Zazen sans douleur ! Le Zen pratiqué avec Kido Inoue, une révélation

PRATIQUE DU ZEN – LA MÉTHODE DE MAÎTRE KIDO INOUE

par Atsunobu TOMOMATSU – Traduit de l’anglais (États-Unis) par Stan Cham

Titre original : The Practice of Zen – A Scientist Experience and Consideration

Atsunobu Tomomatsu raconte son initiation au Zen
  1. Avant-propos – À la découverte du Zen
  2. Le premier jour – Découverte du Zen : des questions inattendues
  3. Le deuxième jour – Zen assis (zazen) : où je deviens un avec ma respiration
  4. Le troisième jour – Zen en marchant : où le moi disparaît dans chaque pas
  5. Le quatrième jour – Questions zen : écouter le Maître est d’un intérêt crucial
  6. Le cinquième jour – Le point capital du Zen est de revenir au moment-présent
  7. Le sixième jour – Devenir un véritable être humain grâce au Zen
  8. Le septième jour – Leçon du Zen : chaque circonstance est unique
  9. Le huitième jour – S’oublier soi-même dans l’activité, c’est cela le Zen
  10. Le neuvième jour – Un souvenir terrible
  11. Ma pratique du Zen après cette expérience – Plus besoin de chercher la vérité
  12. Post-scriptum à cette expérience du Zen
  13. Postface

Avant-propos – À la découverte du Zen

Voilà bien longtemps que je suis à la recherche de la Vérité, bien que je n’en aie pas toujours été conscient. Quand je regarde en arrière, je me rends compte que j’aurai cherché le sens de la vie à travers toutes les joies et toutes les peines de mon existence, consciemment ou inconsciemment. Au cours de cette recherche, il m’a été donné de rencontrer le Zen, qui a bouleversé le tréfonds de mon être jusqu’à provoquer une métamorphose de l’esprit. J’essaierai ici de décrire aussi fidèlement que possible mon expérience de la pratique du Zen sous la direction de Maître Kido Inoue, supérieur de Shôrinkutsu-Dôjô. L’originalité de ce témoignage tient dans les échanges sur le vif avec cet authentique maître du Zen, ainsi que dans les commentaires personnels et les observations que j’inclus concernant mon expérience, du point de vue de l’homme de science.

Il existe une vaste littérature sur le Zen : des essais comme le Shôbôgenzo (Trésor de l’œil du Vrai Dharma, de Dôgen), des sermons et des biographies de maîtres du Zen comme le Rinzaï-roku (Les entretiens de Rinzaï) ; des commentaires sur les classiques du Zen tels que le Hekiganshû Teishôroku (commentaire sur le Hekiganroku, de Toïn Iida), qui furent écrits par des maîtres du Zen ou leurs disciples. Cependant, les maîtres du Zen, excepté quelques-uns, évitaient soigneusement de décrire la méthode à suivre pour pratiquer le Zen, parce qu’ils craignaient que les pratiquants ne s’égarent sans un maître pour les guider. Beaucoup de livres sur le Zen ont aussi été publiés en anglais depuis que Daisetzu Suzuki (1870-1966) fit connaître le Zen en Occident. Toutefois, il n’y a aucun livre en anglais qui décrive la méthode concrète pour pratiquer le Zen sous forme de récit relatant le cheminement d’un débutant.

Dans ce texte, j’essaierai de rendre compte de cela même que j’ai appris du maître zen Kido Rôshi. Le lecteur peut se faire une idée de ce qu’est le Zen et de ce en quoi consiste la pratique du Zen. Je ne saurais trop l’avertir, toutefois, que sans l’accompagnement effectif d’un véritable maître du Zen, le pratiquant ne sera jamais en mesure de pratiquer le Zen correctement, même en suivant la pratique du Zen décrite dans ces pages.

Peut-être certains lecteurs saisiront-ils le message implicite de ce récit insistant sur le rôle considérable que peut jouer le Zen dans différents domaines pour ouvrir des perspectives à l’humanité au 21ème siècle, non seulement en philosophie, en psychologie ou en éducation, mais aussi dans les sciences de la nature, spécialement la recherche sur le cerveau. Peut-être le lecteur prendra-t-il aussi ce texte comme un avertissement que l’utilisation effrénée de l’intellect peut nuire à la bonne santé mentale, et que la philosophie occidentale est trop limitée pour servir de fondement à la civilisation moderne.

De par son caractère universel et du fait que l’on puisse faire la preuve de son efficacité par l’expérience, il semble que le Zen ait occupé une brillante place dans l’histoire spirituelle de l’humanité au cours de ces 2.500 ans. Je serais vraiment très heureux si des personnes de grande profondeur, en pointe dans leur domaine et totalement concernées par l’avenir de l’humanité, s’efforçaient de s’éveiller à cette Vérité inaccessible à la philosophie occidentale ou à la science moderne. Atsunobu Tomomatsu, juin 2004

Le premier jour – Découverte du Zen : des questions inattendues

J’avais quitté Tokyo tôt le matin, cap sur l’ouest à bord d’un Shinkansen (le TGV japonais), puis j’avais pris le train local à Mihara, dans la préfecture d’Hiroshima. Je me rapprochais du dôjô. C’était le 5 octobre 1990.

Il m’avait fallu pas moins de trois mois pour demander à Maître Kido Inoue la permission de pratiquer le Zen à son dôjô de Shôrinkutsu. Bien que la lecture d’un de ses livres m’ait donné envie de pratiquer le Zen sous sa direction, j’hésitais à lui téléphoner. J’étais intimidé. Pourtant, la façon dont il répondait aux questions des pratiquants du Zen, durant les échanges percutants rapportés dans le livre, m’avait beaucoup touché.

A l’époque où je travaillais comme chercheur pour une organisation internationale aux États-Unis, je désespérais de pouvoir m’adapter à la façon de travailler et de vivre qui régnait là-bas. Je ne fus pas loin de la dépression nerveuse. Même après être retourné au Japon, les symptômes n’avaient pas disparu. Je n’arrivais pas à me détendre, la vie quotidienne faisant insensiblement naître en moi un sentiment de désespoir.

Je suis un scientifique. Je crois que chaque être humain est doté d’un intellect capable de penser clairement en considérant les choses attentivement et objectivement. Pourtant, je me demande si l’intellect de l’homme a la capacité de maintenir l’esprit en bonne santé ? « Quelles sont les limites de l’intelligence humaine ? » Plus mon esprit devenait confus, plus je doutais des capacités de l’intellect humain. Je ne savais vraiment plus que faire pour m’en sortir. C’en était trop pour moi.

L’esprit humain est compliqué et présente de nombreux aspects. D’un côté, il voudrait fuir ses propres états mentaux et émotionnels difficiles; de l’autre, il souhaiterait s’engager dans des activités caritatives diverses ; mais il y a un aspect combatif de l’esprit luttant pour établir une supériorité sur les autres. En ce qui me concerne, tous ces aspects étaient en conflit permanent. Par-dessus tout, il y avait le besoin très fort de résoudre l’énigme de qui j’étais. Et c’était ce besoin lui-même qui m’aidait tout juste à tenir le coup.

Je m’absorbais presque au hasard dans des livres afin d’approfondir ma compréhension des fondements de l’esprit humain. Comme un réflexe, chaque fois que je me sentais mentalement épuisé, je prenais un livre. Cependant, plus je lisais, plus j’étais épuisé, et moins ma pensée était flexible. Arthur Schopenhauer, un philosophe allemand, écrivait dans son livre Parerga und paralipomena en 1851 que prendre un livre à chaque fois que vous avez un moment de libre est la meilleure méthode pour empêcher le développement de vos propres opinions. Il poursuit en disant que les opinions des autres atténuent notre propre capacité de jugement, provoquant en nous des troubles psychologiques. A cette période de ma vie, c’était vraiment comme si j’avais souffert de cet « ulcère cérébral » car j’avais presque totalement perdu et la clarté de l’esprit et la faculté de raisonner.

C’est à cette époque que je tombai sur un livre extraordinaire, dans la plus grande librairie de Tokyo, un livre intitulé Initiations au Zazen – Récits de trois disciples. C’était simplement un livre relatant les expériences de plusieurs pratiquants du Zen, mais je parvins d’une certaine façon à m’identifier à eux et fus irrésistiblement séduit par les dialogues inspirants entre le Maître et les pratiquants. Les paroles retranscrites du Maître qui me touchèrent le plus étaient celles-ci : « Il suffit de trouver l’instant-présent. »

La religion de ma famille est le Bouddhisme Shin (Jôdo-Shinshû: Véritable École de la Terre Pure), mais je m’étais rarement intéressé à la religion. En fait, j’étais presque dégoûté par la religion. La façon qu’on avait d’imposer aux gens une doctrine religieuse était tout simplement inacceptable. Non seulement cela, mais le fait d’adorer aveuglément un Dieu ou le Bouddha dépassait tout bonnement mon entendement. Malgré ce que j’éprouvais envers la religion dans son ensemble, ce livre m’inspira ! A y bien réfléchir, tout de même, je me souviens d’avoir rapidement parcouru quelques livres sur le Bouddhisme zen, écrits par Daisetz Suzuki et Kitarô Nishida, pendant mes années de lycée. On y décrivait les anciens grands Maîtres du Zen comme des personnages brillants, vigoureux, sans idées préconçues. Leur personnalité exceptionnelle était bien séduisante et semblait digne de confiance. J’avais pensé à l’époque que le Zen, par l’unification de l’esprit, pouvait être le moyen de triompher de l’Ego. Mais je n’aurais jamais pensé qu’un jour je pratiquerais moi-même le Zen.

Le soir du jour où j’avais rencontré le livre, après l’avoir lu d’une seule traite, je fus convaincu qu’il y avait dans le Zen quelque chose d’exceptionnel. Le fait que le Zen était différent des autres religions, qui exigent une croyance aveugle en un être suprême ou en Dieu, me séduisait au plus haut point. La démarche scientifique et la foi aveugle étaient tout simplement inconciliables. Aussi pris-je immédiatement la décision de commencer à pratiquer le Zen.

Le train quitta Mihara, une petite ville dominant la Mer Intérieure du Japon, et arriva à la gare de Tadanoumi au bout de vingt-cinq minutes à peu près. Un gigantesque pylône haute tension permettait de situer ce bourg. Un solide moine du dôjô qui pouvait avoir dans les trente ans m’accueillit à la gare les mains jointes comme en prière. Il me conduisit en voiture jusqu’à un temple bouddhiste du nom de Shô-un-ji. Devant le temple, il y avait un mur de pierre qui me fit penser à un château japonais. On aurait dit que ce lieu était chargé d’histoire.

Shôrinkutsu-Dôjô, une petite structure située derrière le temple, était entouré par une forêt de bambous et des montagnes. Je fus introduit dans la pièce où se trouvait l’autel bouddhiste. De là où je me trouvais, le dôjô paraissait pauvre et simple; on aurait dit une maison ordinaire. Dépourvu du décorum habituel des temples, le bâtiment et l’ambiance qui y régnait mettaient tout de suite le débutant à l’aise.

Dix minutes plus tard, un autre moine bouddhiste faisait son apparition. C’était Kido Inoue Rôshi [Vénérable Maître – ndt]. Il était moins âgé que ce que je pensais. C’était un peu surprenant car je m’étais attendu à voir un plus vieux prêtre, d’apparence plus vénérable. Mais j’étais impressionné par son allure intrépide. A en juger par son attitude, je n’aurais pas du tout été surpris qu’il me frappe sur-le-champ !

Après avoir échangé quelques mots de présentation, j’entendis des bruits de pas dans le vestibule tout proche. « C’est une bonne occasion pour la rencontrer. Je vais vous la présenter maintenant. » Kido Rôshi appela la personne en question de derrière les portes coulissantes à la japonaise. Une pratiquante du Zen apparut sans un bruit, ouvrant tranquillement la porte, et se présenta. Mais je n’entendis pas bien son nom. Elle était agenouillée à la façon japonaise dans le vestibule et me parlait tête baissée et les mains jointes. J’étais surpris par ses traits fins et purs. Je songeai que c’était peut-être là l’élégance même. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi calme. J’étais désorienté et j’imaginai qu’elle était un modèle de raffinement dans cette région. Après une brève présentation, la jeune femme disparut comme le vent.

Sans attendre, Kido Rôshi se mit immédiatement à expliquer la pratique du Zen au dôjô. Ce qu’il enseignait n’était rien moins que ce que j’avais lu dans le livre. Pourtant, son discours était si conforme à la réalité vivante et captivant qu’il me donna une intense motivation pour pratiquer. Il expliqua les cinq éléments essentiels – les 5 points-clés – de la pratique du Zen à Shôrinkutsu-Dôjô.

1er point-clé de la pratique du Zen

Quand vous êtes assis dans le zendô, ne faites que porter une totale et continuelle attention sur la respiration. Concentrez-vous de tout votre être uniquement sur la respiration. Coupez le fonctionnement habituel de l’esprit, avec ces pensées décousues qui surviennent à l’improviste, dès que vous sentez que cela se produit.

L’état d’esprit où des pensées ne surgissent plus à l’improviste est appelé sokkon (« présent absolu »), ou moment-présent. Le présent absolu est le monde tel qu’il est : uniquement comme on voit, comme on entend et comme on ressent, sans l’intervention de quelque pensée, jugement ou réflexion d’aucune sorte. Les activités mentales que sont la pensée, la discrimination et la réflexion se déclenchent à la moindre stimulation de l’esprit en réponse à l’activité sensorielle. Par la faute de cette activité mentale continuellement entretenue de cette façon, le monde réel devient une abstraction fondée sur les mots et les concepts. C’est un monde qui n’est plus vrai.

L’homme vit en relation avec son environnement. Cette relation commence au moment où nous recevons des stimuli à travers la vision, l’ouïe et la sensation. C’est ce qu’on appelle l’activité des sens. L’angoisse et l’illusion mentale de l’homme naissent des opinions personnelles telles que la haine et les mauvais sentiments envers les autres, qui sont provoqués par le fonctionnement des sens. En d’autres mots, l’angoisse et l’illusion mentale de l’homme sont créées par le fonctionnement habituel de l’esprit qui se caractérise par l’association involontaire et irrésistible d’idées qui surgissent compulsivement et inconsciemment.
Le Zen est le monde où toutes ces tendances ont disparu. C’est un monde de liberté totale de l’esprit où la réponse à l’environnement est toujours spontanée, vivifiante, sans aucune restriction, libérée de la conceptualisation et de la discrimination. C’est le monde du salut. S’éveiller à ce monde est le but du Zen. Par l’effort ininterrompu pour préserver le moment-présent et s’y maintenir, la pratique du Zen brise la tendance à enchaîner les pensées, qui est la cause de l’angoisse et de l’illusion.

On utilise de nombreux mots pour exprimer le présent absolu : shikan (devenir l’activité elle-même ; en s’absorbant dans l’activité de l’instant, il n’y a plus que l’activité elle-même – l’activité « fait » l’activité, le moi a disparu) ; samadhi, absorption, l’esprit vrai, maintenant, etc. Tous ces termes désignent la réalité du moment-présent. A proprement parler, devenir l’activité elle-même c’est « s’abandonner à la pure activité telle qu’elle oeuvre librement en l’homme ».  C’est l’unique activité telle qu’elle se déroule dans le présent absolu où n’intervient aucune pensée. Être la respiration c’est, par exemple, l’état où la respiration elle-même respire, sans que des pensées interviennent. Samadhi est la condition où l’esprit est absorbé dans la seule activité des sens – un état libre de représentations et autres pensées. Absorption signifie un esprit unifié, qui n’est plus partagé entre telle et telle idée. L’esprit vrai veut dire un esprit sans pensées ou la pensée qui ne s’attache à rien. Bien qu’il y ait des nuances subtiles entre tous ces termes, chacun désigne d’une perspective différente le présent absolu. Ils doivent être compris comme signifiant tous la même chose.

2ème point-clé de la pratique du Zen

En zazen (« zen assis »), après chaque respiration, effectuez une torsion du buste de chaque côté.

L’homme est facilement manipulé par ses pensées et a tôt fait de perdre de vue le moment-présent. On peut alors vigoureusement revenir à l’esprit vrai en tournant le buste de chaque côté après chaque respiration. En étant assis dans la posture de zazen, il est plus facile d’être détaché des pensées qui surgissent à l’improviste en se concentrant sur la respiration. Toutefois, en maintenant la même posture pendant un temps interminable, une sorte de fatigue s’installe naturellement en certains endroits du corps, du fait de l’effort pour maintenir la position assise. Bref, on a des raideurs au niveau des épaules et dans le dos, aux bras et aux jambes, etc. Ces zones douloureuses ne rendent pas seulement zazen physiquement impossible, mais diminuent la qualité du zazen en absorbant l’énergie nécessaire pour continuer. Le fait de tourner le buste de droite et de gauche empêche cette fatigue pernicieuse de s’installer et prévient la somnolence pour maintenir une vigoureuse condition physique. Finalement, cela assure l’acuité de l’esprit. Les torsions du buste des deux côtés ont pour effet principal de couper à la source les pensées qui surgissent, et de nous faire revenir à notre vrai Moi.

3ème point-clé de la pratique du Zen

Ne résistez pas de manière déraisonnable à la fatigue pendant zazen.

Zazen n’est ni une forme de pénitence ni la pratique d’austérités. C’est « pénétrer aisément le Dharma – la Loi de Bouddha ». Zazen ne doit pas être quelque chose de fastidieux, mais qu’on aborde frais et dispos avec un esprit enjoué. Pour maîtriser son esprit, il est absolument nécessaire d’observer le moment-présent tel qu’il est. On ne peut pas se permettre un instant de relâchement. Quand on est physiquement ou mentalement fatigué, il est difficile de se maintenir lucidement dans le moment-présent. Par conséquent, quand la fatigue arrive, il est préférable de quitter le zendô (salle de méditation) et de retourner dans votre chambre vous reposer. Quand on est trop fatigué, notre zazen se fait sans enthousiasme et devient ennuyeux. Si vous avez mal aux jambes quand vous êtes assis, il est tout à fait normal d’ajuster votre position. Ou vous pouvez faire kinhin (« s’absorber dans une marche lente ») dans le zendô. Vous ne devez pas supporter la douleur inutilement.

4ème point-clé de la pratique du Zen

La pratique du Zen en mouvement doit se faire lentement et distinctement, afin de ne pas perdre le moment-présent. Faites tous vos gestes dix fois moins vite que d’habitude.

On peut diviser la pratique du Zen en deux: la pratique en mouvement, qui s’applique à tout ce que l’on fait dans la vie quotidienne, et zazen (la pratique de l’assise tranquille). Le point essentiel de la pratique du Zen – qui s’applique à chaque action de la journée – est de préserver le moment-présent. Par conséquent, on ne fait aucune distinction entre le Zen en mouvement et le Zen en assise tranquille.

Si on veut comparer, il est généralement plus facile de conserver le moment-présent pendant le Zen assis. A Shôrinkutsu-Dôjô, jusqu’à ce que le pratiquant puisse maintenir une prise solide sur le moment-présent, on insiste fortement sur le Zen assis. Et quand on se livre à une activité quelconque – par exemple: absorbé dans le fait de marcher, de manger ou de nettoyer – on prête toute son attention à l’activité elle-même. C’est le « Zen en mouvement ». Chaque action en elle-même est le présent tel qu’il est. Pratiquer le Zen en mouvement signifie accomplir chaque action très lentement de façon que le mental habituel n’interfère pas dans le moment-présent, ou agir avec lenteur afin de reconnaître tout de suite le moment où cela arrive. Tel est le but de ralentir ses mouvements. Lorsqu’on n’est plus manipulé par les comportements machinaux ou inconscients, on peut personnellement expérimenter ce qui résulte de ce qu’on appelle « oubli de soi », « satori » ou « Illumination ». S’oublier soi-même, c’est « l’état véritable de Parfaite Liberté ».

5ème point-clé de la pratique du Zen

Chaque fois que vous vous posez des questions au sujet de votre pratique, allez immédiatement en parler à votre Maître.

En pratiquant le Zen, vous pouvez éprouver des sensations inconnues, découvrir des choses en vous, et même parfois traverser des moments d’incertitude et d’angoisse. Différents problèmes ou des doutes peuvent surgir vous empêchant de vous concentrer de tout votre cœur sur le moment-présent. Chaque fois que de telles choses se produisent, aller consulter le Maître à propos de la Voie. Cette façon de procéder s’appelle dokusan. A Shôrinkutsu, on peut avoir un dokusan à n’importe quel moment du jour ou de la nuit. Sans dokusan, notre pratique du Zen ne mûrit pas constamment. Dokusan est particulièrement important au début de la pratique.

Rôshi dit que si nous pratiquons de cette manière, nous pouvons certainement dépasser tout ce qui nous voile la réalité. Il dit cela parce que chacune des choses étant déjà exactement telle qu’elle est, n’importe qui peut saisir cette réalité si sa pratique est correcte. La raison pour laquelle nous ne voyons pas et n’entendons pas les choses simplement comme elles sont est que l’activité mentale inutile telle que la pensée discriminante s’interpose, créant un écart entre nous-mêmes et la chose elle-même. Cet écart est la source de tous nos maux. Il nous empêche également de nous concentrer. Théoriquement, je pouvais comprendre ce mécanisme mental. Toutefois, je ne parvenais pas vraiment à saisir ce qu’il entendait par maux. Nos propres maux sont imperceptibles à nous-mêmes, dit-il. J’avais beaucoup de maux que je ne pouvais pas éliminer, et c’est après que je sois parvenu à conserver le moment-présent que je fus en mesure de les percevoir et de commencer à les éliminer un par un dans ma vie quotidienne.

La seule chose qui m’importait était de savoir comment résorber cet écart créé par le fonctionnement imperceptible du mental. Rôshi expliqua que la seule façon de faire cela est de devenir complètement la chose elle-même, ou devenir la réalité présente. Si vous devenez vraiment la chose elle-même, l’écart est réduit et la division disparaît. Tous les phénomènes mentaux inutiles (qui sont tous provoqués par l’écart) disparaissent naturellement. Cet état où l’on est totalement un avec la chose est appelé shikan ou sokkon. En suivant les cinq recommandations essentielles pour la pratique du Zen énumérées ci-dessus, vous pouvez devenir un avec votre réalité présente telle qu’elle est.

Jusqu’à présent, pour moi, la vie avait consisté à empiler raisonnement sur raisonnement. Comme j’avais lu le livre de Rôshi avant de venir, j’avais compris son explication de « tout est parfait dès l’origine » (hormis la signification de « présent absolu »). En vérité, il semblait bien qu’on ne pouvait saisir le moment-présent que par la pratique du Zen elle-même. Cette affaire n’avait rien à voir avec la compréhension intellectuelle. Dans ce monde du moment-présent, les mots et les concepts n’ont aucune pertinence. Cela, je l’avais compris en lisant son livre. Je n’étais pas venu ici pour une explication théorique. J’étais venu pour découvrir ce qu’était vraiment le Zen. Et la pratique concrète était la seule façon de le découvrir.

A travers l’enseignement de Rôshi, la manière de résoudre mes tourments spirituels et mentaux s’était dévoilée. Alors que j’avais pensé que le Zen était un enseignement religieux incompréhensible, abstrait et mystérieux, j’étais très surpris que l’enseignement de Rôshi soit non seulement concis, mais aussi scientifique et universel. Je suis un scientifique. Dans mon domaine, la rationalité, l’objectivité et les faits caractérisés sont des facteurs essentiels pour la compréhension fondamentale. Fondé sur son universalité et la preuve par l’expérience, le Zen s’est transmis d’un maître zen à l’autre au cours de ces 2.500 ans.

« Zazen, c’est de la psychologie expérimentale fondée sur la pratique concrète, l’investigation concrète, et la preuve concrète. Est-ce que vous comprenez la vraie nature d’une simple respiration? »

« Vous ne devez pas vous méprendre sur ce point. Scientifiquement parlant, la respiration est l’opération des organes respiratoires. Mais la respiration est la fonction momentanée même. »

« En d’autres termes, la respiration est seulement une fonction, sans aucune nature ou caractéristique propre. »

« La respiration a une mystérieuse mais indispensable ‘existence-sans-existence’, qui est en lien direct avec nos vies. C’est quelque chose qui est totalement hors d’atteinte de notre compréhension intellectuelle. »

« Savez-vous pourquoi ? »

Cette question me surprit. Avait-on jamais songé à étudier la question de notre existence en faisant le lien direct avec l’acte actuel de respirer ?

Il est évident que notre vie dépend de la respiration. Mais ce que Rôshi disait n’avait rien à voir avec une interprétation scientifique. Rôshi disait que bien que la respiration existe en tant que fonction, elle n’a aucune substantialité. Cela, dit Rôshi, doit être examiné par chacun d’entre nous en chacun d’entre nous. Ce genre d’investigation est inconnu à tout le moins de la philosophie occidentale et probablement aussi d’autres enseignements religieux. C’est juste une question de respiration. Et pourtant, Rôshi me demandait d’étudier cette fonction très banale de cette manière. Rien qu’à travers cela, je songeai que j’avais pu au moins entrevoir l’incomparable profondeur du Zen.

« Faire une respiration, c’est actualiser le moment-présent. C’est le monde phénoménal tel qu’il est, totalement distinct du monde des mots et des concepts. En d’autres termes, nous sommes nous-mêmes déjà une fonction incontestablement naturelle dans le moment-présent antérieurement à la pensée humaine. Cela n’a rien à voir avec des productions de l’intellect élaborées à partir de concepts théoriques. La théorie est seulement une explication de la fonction. Mais la fonction existe simplement à chaque instant. La réalité d’une seule respiration est shikan. Nous sommes déjà dans le monde de shikan depuis l’origine. »

« Quand ce fait devient clair pour vous, vous réalisez qu’il n’y a rien de plus à faire. En d’autres termes, il n’y a pas de Moi à chercher et il n’y a rien à réaliser. C’est le monde de la chose telle qu’elle est. »

« Vous verrez que c’est là que réside la solution. Toutes les notions basées sur le développement intellectuel et conceptuel s’évanouissent. Vous en êtes libéré et atteignez la véritable liberté. C’est ce qu’on appelle la délivrance du Bouddha, ou ‘Détachement du corps et de l’esprit’. »

« Que faut-il faire pour éclaircir cela ? »

Il n’y avait rien à dire – et pas moyen de répondre. En étudiant les lois de la nature, les sciences de la Vie traitent des objets tangibles qu’on trouve dans la nature. Comme la loi de la nature est inhérente aux choses du monde réel, son existence peut être clairement démontrée à travers l’expérimentation. Dans le Zen, pour le coup, c’est l’esprit qui est l’objet de l’investigation. Vous devez vous apporter la preuve à vous-même en élucidant tout seul votre monde spirituel. Et tant que vous n’avez pas réalisé cela totalement, vous devez chercher obstinément et continuellement. En outre, si votre réalisation diffère en quoi que ce soit de celle des anciens grands Maîtres du Zen, alors c’est que ce n’est pas la « chose véritable ».

« Transcender tout signifie que tout disparaît. ‘Oubli de soi’ est le terme qu’on utilise pour désigner symboliquement ce monde où le fonctionnement erroné de l’esprit disparaît. Il y a une profonde réalisation lorsque vous avez fait se manifester en vous la réalité de ‘ne pas exister tout en existant’. On appelle cela ‘Éveil’ ou ‘Satori’. C’est une preuve personnelle de la ‘Grande Affaire’ de la causalité. »

Je trouvais que le devoir spirituel de prouver vraiment cela était stupidement difficile. D’abord, je devais réaliser par moi-même le monde du « pas de Moi à chercher et rien à atteindre », le monde tel qu’il est, et le monde de sokkon – l’état de l’esprit où il n’y a plus de pensées erratiques* [*ndt: en médecine, se dit d’un symptôme intermittent et irrégulier; nous utilisons ce terme à dessein pour qualifier toutes les pensées involontaires qui assaillent l’individu]. En outre, je devais apporter la preuve personnelle de cette réalité sans pensée ni réflexion, mais en utilisant ce corps et cet esprit qui sont les miens. Utiliser la pensée me rendrait seulement confus; cependant, il était impossible que cela se fasse inconsciemment.

Je me demandais si le fait d’être conscient ou non de ce qui se passait était la clé de la pratique. Alors, juste comme je pensais cela, toute opération de l’intellect cessa. Je venais de devenir à la fois l’expérimentateur et l’objet de l’expérience.

« C’est simple. Devenez seulement un avec la respiration. »

« Si vous devenez un avec la respiration, elle va vous enseigner par elle-même ce qu’elle est. »

« Voyez, c’est la même chose avec le sens du goût. Il est impossible de connaître le goût de quelque chose seulement par le raisonnement logique, car le goût en lui-même ne réside pas là. »

« Si vous voulez connaître le goût de quelque chose, eh bien, la seule chose à faire c’est d’y goûter. »

« Le goût de la nourriture se révèle de lui-même à vous. »

« Vous comprenez ? N’essayez pas de l’analyser scientifiquement. »

« Oubliez-vous vous-même en devenant un avec la respiration de toutes vos forces. »

On peut parvenir à l’« ainsité » des choses, leur état « tel quel » * [*ndt: perçu de manière objective et non subjective, sans aucune interprétation. Les choses sont « ainsi »] juste en devenant un avec la respiration. L’ainsité ne peut pas être comprise logiquement. Il est impossible d’atteindre l’état « tel quel » des choses seulement par la pensée verbale. L’ainsité doit se situer en dehors du cadre de la pensée logique.

L’exposé de Kido Rôshi était très intéressant. Il stimulait exprès mon intellect de scientifique en utilisant des formules explicites. je commençais à être séduit par l’ainsité, un état qu’il est impossible d’objectiver en tant que scientifique. Je fis le vœu de découvrir le mystère du Zen vieux de 2.500 ans. De même que Kitarô Nishida s’engagea à pratiquer le Zen sous la conduite du Maître zen Setsumon du temple Sunshin’an à Kyoto, et que Daisetz Suzuki frappa aux portes de Kôsen Imakita et Sôen Shaku au temple d’Enkaku-ji à Kamakura, de même ferais-je sous la conduite du Maître Kido Inoue. De même que Kitarô Nishida et Daisetz Suzuki abordèrent le Zen par l’étude de la philosophie, de même ferais-je avec l’aide de la logique et de l’expérimentation des sciences de la Vie.

Je me demandais si je parviendrais à l’état tranquille de l’esprit dans l’ainsité, ou si j’allais me perdre dans un dédale de concepts mystérieux du Zen. Ma curiosité intellectuelle, qualité requise pour tout chercheur digne de ce nom, était portée à son comble par la merveilleuse technique du Maître de Zen. La seule chose qui restait à faire était de vérifier les résultats à travers l’expérimentation. J’étais impatient de relever ce nouveau défi.

Le parcours de ce scientifique à la recherche de l’état d’ainsité commença comme cela, un début quelque peu hésitant tout de même.

J’empruntai à Kido Rôshi un ensemble de vêtements. Il comprenait une sorte de veste à larges manches et une longue jupe comme dans le tir à l’arc traditionnel japonais. Je n’avais jamais porté de tels vêtements auparavant. Après les avoir mis, un autre moine m’escorta jusqu’au zendô. Le zendô était une espèce de bâtiment sommaire qui avait pu être une maison particulière transformée. C’était tout ce que je pouvais remarquer à ce moment-là, mais le beau paysage de montagnes qu’on voyait par la fenêtre semblait trop idyllique pour le Zen.

« Il y a beaucoup de façons de s’asseoir et de règles pour faire zazen héritées des anciens temps, mais on ne les observe pas rigoureusement. Vous pourrez les découvrir par vous-même plus tard. Si vos jambes sont fatiguées, vous pouvez vous asseoir en tailleur ou de la manière qui vous sera confortable. »

Il m’expliqua une façon très simple de faire zazen. Il ne me donna pas d’instructions compliquées ou autres règles détaillées qui limitent le pratiquant.

« Chassez simplement toutes les pensées de bien et de mal, et concentrez-vous uniquement sur le souffle. Devenez si intime avec votre respiration qu’aucune pensée n’aura d’espace pour surgir. C’est le monde des choses telles qu’elles sont. »

« Quand vous ne faites que marcher, mettez seulement toute votre attention dans vos plantes de pieds. Devenir juste un avec l’action et ne pas permettre à des pensées de s’interposer, c’est ça le secret. Le corps tout entier en train de marcher est la marche elle-même. »

Il me fit une démonstration dans le zendô. Seulement marcher, c’est marcher lentement tout autour du zendô en faisant des demi-pas. Il n’y avait pas de mots superflus dans son explication, et je compris très bien ce qu’il disait. « C’est à coup sûr la chose elle-même, il n’y a rien à ajouter. » L’apparence que donnait cet homme utilisant tout son corps quand il marchait révélait exactement son niveau d’avancement dans le Zen. Cela devait être une personne très expérimentée.

J’étais entré dans le zendô peu après trois heures de l’après-midi. J’expirai lentement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’air dans mes poumons. Puis l’air pénétra naturellement dans les poumons. Je ne pense pas que des choses superflues me soient venues à l’esprit. Je ressentais une mystérieuse paix du cœur. Respirer semblait une fonction naturelle du corps. « Est-ce que cette tranquillité naturelle de la respiration que je ressens signifierait que je suis déjà naturel? » « Est-ce que ce sentiment de calme appartient à la catégorie des pensées?» A ce moment-là, je ne pouvais pas répondre à ces questions.

« Ce n’est pas le moment de réfléchir ; c’est justement là l’obstacle. Si tu expliques la nature en utilisant des mots et des concepts, cela ne fait que transformer cette expérience significative en une matière inorganique, sans vie. Une telle épistémologie n’est-elle pas la cause d’un esprit impur ? »

Il semblait que le phénomène de la respiration en tant que réalité vivante elle-même n’avait rien à voir avec le processus cognitif. Non seulement ce mouvement respiratoire du corps, mais tous les phénomènes qui ont lieu dans nos corps ont l’air d’être indépendants du processus cognitif. Je réalisai plus tard que cette découverte était très importante.

A Shôrinkutsu, un claquoir en bois est utilisé pour nous appeler à la salle à manger au moment des repas. Le claquoir retentit juste après six heures du soir et tout le monde se réunit dans la salle à manger.

« Aucune pensée ne survient », déclarai-je timidement à Rôshi pendant le dîner.

« C’est impossible ! Vous êtes charrié par un flot de pensées, mais vous n’en avez même pas conscience ! »

Il avait immédiatement réfuté mon observation. Je ne voulais pas vraiment dire qu’il n’y avait pas de pensées qui surgissaient. Je voulais seulement dire que ma tête n’était pas remplie de pensées. C’était bien normal que Rôshi n’ait pas accepté ma remarque. Si j’avais pu contrôler mon esprit aussi facilement, je n’aurais pas eu besoin de venir au dôjô pour me livrer à cette pratique fastidieuse. Le fait de venir pratiquer zazen était le signe qu’une personne souffrait d’un problème psychologique quelconque et qu’elle avait d’innombrables dispositions mentales qu’elle n’arrivait pas à corriger.

Une chose dont je me rendis compte plus tard, c’était que Rôshi observe attentivement tous les faits et gestes des pratiquants. Il ne lui échappe pas qu’un pratiquant est ou non concentré sur ses actions. Quand j’y repense, je n’étais pas complètement concentré sur les miennes. Mon esprit était terriblement dispersé. Par-dessus le marché, le fait de croire qu’il n’y avait pas de pensées qui surgissaient était un signe révélateur que je n’étais pas réellement conscient de moi-même. Cela me prit vraiment par surprise plus tard et je m’inquiétai, avec cette piètre capacité à prendre conscience de moi-même, de ce que je pourrais découvrir de ma propre vérité. Nos facultés cognitives sont plus décousues et moins fiables que nous le pensons. Nous appelons ces pauvres facultés « intelligence » ou « rationalité » et croyons que notre jugement personnel est la vérité. C’est complètement absurde.

« Si vous avez fini de manger, asseyez-vous à votre aise. Vous êtes resté longtemps assis dans le zendô dans une position qui n’est pas naturelle, alors maintenant installez-vous confortablement. Chaque fois que c’est possible, n’essayez pas stupidement de supporter la douleur. »

Rôshi nous dit cela après le repas. J’éprouvai de la gratitude pour de si prévenantes et compatissantes instructions. A la fin de chaque repas, il voulait qu’on se détende. Il contrôlait aussi à fond l’avancement de notre pratique et nous donnait des instructions supplémentaires. C’était toujours comme cela à la fin des repas. Vous pouviez poser toutes les questions que vous vouliez et il y répondait jusqu’à ce que vous soyez satisfait. Je profitais à fond de ces opportunités. C’était des occasions très bénéfiques pour moi.

Quand on comprend quelque chose, on dirait qu’il vient tout de suite à l’esprit humain trois autres questions. Pour Rôshi, cela devait être un moment pénible. Mais pour moi, la pratique du Zen était une « expérience scientifique » posant mon propre esprit sur la table. J’allais jusqu’au bout de mes questions, comme si les enseignements tirés de l’expérience ne comptaient pas. Je ne me satisfaisais pas de réponses qui semblaient aller de soi. Si ses réponses étaient incomplètes ou si ses paroles semblaient absurdes, j’étais prêt à quitter le dôjô en courant à tout moment. Ce n’était pas une question de compétence du Maître ; c’était le Zen lui-même qui m’était suspect.

« Vous pourrez poser des questions quand vous aurez pratiqué zazen de tout votre cœur ! Ne posez pas de questions stupides maintenant. Contentez-vous de pratiquer le Zen ! »

Cela dissipa mon stupide entêtement, et je fus contraint de retourner au zendô. Le temps des questions-réponses était terminé. J’étais comme vidé de tout. Je me sentais en même temps à moitié frustré et à moitié revigoré tandis que je marchais attentivement pas à pas vers le zendô.

« J’ai envie de me reposer encore un peu… »

Je retournai dans ma chambre aux alentours de dix heures ce soir-là. Je n’arrivais pas à m’endormir et passai une nuit agitée. J’appris plus tard que c’était dû à la fatigue accumulée dans certaines parties du corps. Cela me fit réaliser l’importance de tourner le buste d’un côté et de l’autre après chaque respiration pour aider à soulager la tension et la fatigue.

Le deuxième jour – Zen assis (zazen) : où je deviens un avec ma respiration

Je commençai à faire zazen avant sept heures du matin, mais comme mon dos et mes épaules me faisaient mal, je fis quelques étirements dans le zendô avant de reprendre zazen.

Avec toute la volonté du monde, j’inspirais, puis j’expirais. Inspirer, expirer. Je continuais de faire cela et de temps en temps je faisais « kinhin », marcher lentement et en pleine conscience, dès que je sentais la fatigue. Parfois j’entendais du bruit, mais apparemment ce n’était pas quelqu’un qui entrait dans le zendô.

Il était très difficile d’accomplir le simple acte de seulement respirer, sans parler de le faire maintes et maintes fois. Vous ne pouviez pas faire comme bon vous semblait car cela n’avait rien à voir avec un avis personnel. J’avais tendance à oublier la raison ou le but de cette tentative d’être un avec chaque mouvement de la respiration. Et avant même que je m’en rende compte, mes pensées étaient déjà en train de vagabonder. Et je ne réalisais même pas que j’étais en train de penser tellement j’étais absorbé dans ces pensées. Ce fonctionnement habituel de l’esprit est si bien ancré que même l’effort ou la volonté ne peuvent le ramener à la discipline. Je revenais à peine à ma respiration que je m’égarais de nouveau dans les pensées. J’étais pris dans ce cycle qui se répétait encore et encore.

Il doit y avoir une sorte de puissant mécanisme de l’esprit qui veut constamment reproduire la même tendance ou action, un mécanisme intellectuel dominant qui inhibe des fonctions telles que la volonté, la détermination et l’énergie. Je devais seulement me cramponner à ma respiration pour éviter de retomber dans les pensées.

Après le petit déjeuner, je demandai : « Je sais que lorsque la respiration devient pure et claire, on n’est vraiment plus du tout entraîné par les pensées. Donc, que dois-je faire pour purement et simplement respirer ? »

« Pour le faire distinctement, purement et simplement, vous le faites juste distinctement, purement et simplement. »

« Si vous ne le faites pas comme cela, il n’y a aucun moyen de le faire. »

« Il n’y a pas de réussite sans effort. »

A ce moment précis, l’intellect reprit le dessus. Seulement faire comme on vous dit de faire semblait stupide. Ne serait-ce pas « purement et simplement » un suicide intellectuel ? L’entendement ne vous permet pas si facilement de suivre docilement des instructions. Comme un père ou une mère essayant de contraindre un enfant rebelle à écouter, l’intellect réclame un « pourquoi » quand on lui dit de faire quelque chose.

L’entendement n’accepte pas la logique d’une proposition comme « Pour le faire distinctement, purement et simplement, vous le faites juste distinctement, purement et simplement ». L’intellect veut connaître les raisons. C’est vrai que l’intelligence de l’homme a provoqué le développement intellectuel qui lui est propre. L’entendement ne cesse de questionner et veut des explications logiques pour tout. C’est à la fois la force de l’intelligence, et sa faiblesse. L’intellect se complait dans la satisfaction intellectuelle, seulement il a des capacités limitées quand il s’agit de faire preuve de sentiment esthétique ou de vertu. Finalement, la raison pour laquelle l’intelligence n’arrive pas à contrôler l’activité humaine réside là. Si l’être humain compte trop sur son intelligence, le décalage entre ce qu’il dit et ce qu’il fait s’agrandit. On est en pleine caricature des discussions théoriques qui se contredisent. L’intellect est parfois pris en défaut.

Le Zen n’autorise pas cette espèce de rébellion intellectuelle. Que vous puissiez ou non simplement suivre les instructions, l’expression « Pour le faire distinctement, purement et simplement, vous le faites juste distinctement, purement et simplement » est à la croisée des chemins entre mettre le Zen à exécution ou seulement chercher une satisfaction intellectuelle. Cette impossibilité pour quelqu’un de simplement faire une chose sans se poser de question est due au fait qu’il « insiste pour connaître les choses ».

Ce qui contrarie le libre fonctionnement de l’être humain a ses racines dans son « insistance à connaître les choses ». Vous touchez l’essence du Zen quand vous arrivez juste à faire une chose purement et simplement. Au royaume de « juste » et de « purement et simplement » on a une capacité d’action illimitée. Un homme est libre de toutes contraintes lorsqu’il fait juste les choses sans pensées diverses et inutiles.

Le conseil de Rôshi, c’était de continuer à se concentrer sur la respiration, sans discuter la question de ce qui vient en premier, l’œuf ou la poule. Mais je ne pouvais pas accepter le fait qu’il n’y ait rien à en dire. Il devait y avoir quelque chose de plus derrière le fait de s’assimiler à une simple et unique action et de s’y maintenir. Quelque part dans son enseignement, Rôshi devait sûrement faire des suggestions claires et précises sur la question.

La simple action de respirer et l’opération cognitive qui permet de penser à tout bout de champ sont deux fonctions incompatibles. C’est la différence qu’il y a entre être capable de juste suivre sa respiration ou pas. Il n’y a pas le choix entre les deux quand on pratique le Zen. Dès le départ, on ne doit pas prêter attention à ses pensées. Il n’y a rien à faire, comme dit Rôshi, que de bien mettre la vérité de cette seule respiration en marche. Les paroles de Rôshi (« Avant de commencer à faire des objections ou de poser des questions, faites juste cela à fond ») prenaient une signification très importante pour moi alors que je franchissais la première porte du Zen.

Après le dîner, on me conseilla de manger et de marcher, et d’accomplir de même toutes mes autres actions, avec plus d’attention. Manger est un acte tellement ordinaire que vous le faites pratiquement toujours sans y prêter une attention spéciale. L’action elle-même doit être clairement perçue si on veut pouvoir découvrir la réalité de l’action. L’action ne doit jamais nous échapper. Vous devez juste fonctionner naturellement comme un être vivant, faisant les choses avec votre corps et votre esprit entiers. C’est tout ce qu’il y a à faire. Mais si vous ne prêtez pas attention à ce que vous êtes en train de faire, vous devenez la proie des pensées qui surgissent à tout bout de champ. Et c’est là que le cœur de l’action nous est purement et simplement voilé.

Ce processus mental incessant, qui n’a aucun sens, doit être le fonctionnement habituel de l’esprit dont Rôshi n’arrête pas de parler. Pratiquer le Zen signifie se défaire de ce fonctionnement habituel de l’esprit, le mental ordinaire en quelque sorte. J’acquis la conviction de cela et je fis tout mon possible pour ne pas retomber dans l’attitude qui nous fait négligemment perdre la vérité de l’instant-présent. A compter de ce moment-là, je suivis ses instructions avec ferveur et fis de mon mieux pour devenir un avec chaque action. Il n’y avait pas d’autre moyen à présent que celui-là.

J’apportai une attention scrupuleuse au fait de marcher lentement. Il y a des fois où je faisais même ralentir d’autres pratiquants du Zen dans le vestibule alors que nous étions en train de marcher. Mais pour me concentrer totalement sur la pratique du Zen, je décidai de ne plus jouer ainsi les fauteurs de troubles. Je pourrais toujours m’excuser (« J’irai jusqu’à m’agenouiller pour demander pardon ») après avoir atteint « l’ainsité des choses ».

Je quittai le zendô juste après neuf heures du soir. Je n’étais pas totalement satisfait de ma façon de respirer, mais je vivais une période moins difficile car j’expérimentais l’instant-présent en accordant une totale attention à la respiration.

Le troisième jour – Zen en marchant : où le moi disparaît dans chaque pas

Je me levai à quatre heures du matin et me rendis au zendô. Je me rappelais avoir lu dans le livre de Rôshi qu’il jaugeait les pratiquants l’après-midi du troisième jour de leur pratique.

Je n’arrêtais pas de penser : « Il faut que je pratique dur aujourd’hui. Si je ne le fais pas aujourd’hui, je ne pourrai pas répondre convenablement aux questions de Rôshi ».

Je commençais à être très inquiet vu le peu de temps qu’il restait. Mais aux environs de six heures du matin, je ressentis beaucoup de fatigue et retournai dans ma chambre me reposer. Il devenait clair pour moi que c’était dû à la fatigue accumulée en certains endroits du corps. Cette sensation pénible causée par l’effort ramène la vigilance mentale à un niveau si bas que cela réduit de façon marquante l’efficacité de notre Zen. C’est pourquoi Rôshi proscrit les épreuves d’endurance. Pratiquer le Zen de cette manière n’a pas de sens, dit-il. Je suivais docilement et avec gratitude cette bienveillante recommandation. Il me semblait que c’était une nouvelle façon d’enseigner le Zen, mettant l’accent sur l’efficacité plutôt que la forme. Ce serait sans doute impensable dans la pratique traditionnelle du Zen en vigueur dans les monastères. Celle de Rôshi était une façon raisonnable et pragmatique d’enseigner le Zen à cette époque de mondialisation où tant de gens d’autres cultures s’adonnent à la pratique du Zen.

Je retournai dans ma chambre en songeant avec reconnaissance à son enseignement si bienveillant. Dans un cadre qui pendait au mur de ma chambre, il y avait le caractère chinois Kan, qui signifie « porte » ou « barrière ». Dans le Zen, ce caractère indique la porte à travers laquelle on doit passer pour atteindre la Voie du Bouddha. J’examinai ce caractère, qui avait été tracé par Giko Inoue Rôshi, « l’aïlleul-dans-le-Dharma » de Kido Rôshi dans la lignée des patriarches de Shôrinkutsu-Dôjô. Je me demandais si je parviendrais d’une façon ou d’une autre à traverser cette porte et à « devenir la chose elle-même » à mon tour. Je pris sur-le-champ la résolution d’y arriver coûte que coûte.

Quand je me relevai à sept heures trente du matin, je me sentis bien reposé. Je partageai le petit déjeuner avec les autres pratiquants. Après le repas, je me fis une tasse de café que je pris avec un ou deux biscuits. Puis je m’obligeai à aller au zendô.

En m’asseyant, j’eus un regain de confiance, ma détermination devenant plus forte. Mais je ne progressais pas vraiment. J’allais bientôt me perdre dans les pensées après seulement quelques secondes de respiration, et je ne me rendrais même pas compte que j’étais de nouveau distrait. Cela continua pendant un bon moment. Ma pratique devait être de bien mauvaise qualité. Cela me fit réaliser à quel point ma détermination était faible. Ma résolution, ma motivation et mes efforts semblaient seulement superficiels. J’étais en train de signer un chèque en bois. La confiance que j’avais en moi s’effilochait. Même mon amour-propre de scientifique commençait à en prendre un coup.

Je fis zazen tout seul après le déjeuner. Mais je fus bientôt envahi par une telle fatigue que je m’étendis à l’emplacement où j’étais assis (à Shôrinkutsu, s’il n’y a personne d’autre dans le zendô, on a le droit de s’étendre). Je me demandais si je pourrais passer cette fameuse première porte. Un sentiment d’échec s’insinuait en moi.

Je continuai à faire zazen pendant plusieurs heures mais je n’arrivais pas du tout à me concentrer sur ma respiration. A partir de ce moment-là, je me sentis piégé et désespéré. J’essayais de me concentrer sur la respiration avec toute la volonté du monde mais je ne pouvais même pas accomplir une seule respiration de manière satisfaisante.

« C’est ma propre respiration… Pourquoi suis-je si embarrassé ? » Le désespoir et la fatigue ne faisait qu’empirer. Je me dis que si Rôshi était arrivé pour m’examiner à ce moment-là, cela m’aurait probablement revigoré.

On dit que l’homme est doté des qualités extraordinaires que sont l’originalité, le libre arbitre et la personnalité. Poussé par ma propre volonté et ma détermination, j’avais décidé de pratiquer le Zen. Malgré cela, je ne pouvais même pas me concentrer sur une seule respiration. J’en arrivais à penser que mon individualité actuelle n’était pas vraiment pourvue de ces fameuses qualités. Je n’arrivais même pas à clarifier le simple acte de respirer, là, maintenant. Comment quelque chose d’aussi simple pouvait-il être si difficile ? Néanmoins, il y avait des fois où, très occasionnellement, sans doute par accident, je parvenais à respirer avec aisance. Quand c’était vraiment le cas, j’étais toujours stupéfait. Mais cela ne durait jamais longtemps.

J’observais le soleil couchant à travers une fenêtre dans le zendô, toujours inquiet – « Est-ce la bonne façon de continuer à faire zazen ? » Dans un sens, j’étais en train de perdre confiance dans la méthode qui avait pourtant réussi à me convaincre.

Je me demandais : qu’est-ce que la « conviction » ? Je ne savais pas. Un sentiment de vide et d’absurdité m’emplissait le cœur. Tout ce que j’avais entendu et cru ne se montrait à présent d’aucune utilité. Il semble que l’esprit humain soit structuré de telle manière que quand il atteint ses limites, il devient inconstant.

Dans la vie courante, on a rarement la perception intime de l’écart entre l’action et la pensée, ni de l’état confus de l’esprit qui en résulte. L’esprit est généralement inconscient de son monde intérieur parce que le Moi est habituellement entraîné par les choses extérieures. (Après que je sois parvenu dans la vie de tous les jours à maintenir l’instant-présent tel qu’il est, je pus alors pour la première fois saisir distinctement cette agitation.)

Mon dos et mes épaules étaient engourdis de fatigue. Mes jambes étaient comme des bouts de bois et ne pourraient plus se plier pour s’asseoir en zazen. Je commençai à faire kinhin : je ne pouvais rien faire d’autre.

Quand le corps éprouve une telle contrainte, l’esprit devient instable. J’étais pris d’anxiété. Des pensées accablantes et trompeuses me submergeaient. Je tentais de les ignorer en continuant de faire kinhin. Il n’y avait rien d’autre à faire. Je n’arrêtais pas de me dire : « Ce n’est pas impossible. Je suis en train de le faire ! Il suffit de faire seulement ce pas-là. »

Pratiquement avant que j’en prenne conscience, toute mon attention était dans mes plantes de pieds, les posant avec acharnement sur le sol du zendô aussi fermement que j’en étais capable. Le bruit sourd résonnait dans le zendô. Je luttais sans espoir. Si je n’avais pas continué à m’appliquer comme cela, j’aurais été englouti par un torrent de pensées illusoires.

Un pas… Un pas… Un pas…

Les rayons du soleil couchant entrant à flots par la fenêtre inondèrent le zendô. Cela me donna une lueur de calme et de courage.

Un pas… Un pas… Un pas…

Quel est le rapport entre le fait de penser « je marche » et la réalité d’un seul pas ? Et si en réalité il n’y avait aucun lien du tout ?

Des idées comme celle-ci me traversaient la tête. Je n’y fis pas attention à ce moment-là, mais ce fut l’instant même où je commençai à devenir conscient de l’existence de la réalité s’exprimant d’elle-même avant sa conceptualisation. C’est un monde où les choses sont exactement telles qu’elles sont, comme Rôshi me l’avait justement dit.

Nous avons tendance à tout voir et tout entendre à travers une grille de concepts. Mais la réalité d’une chose, c’est juste ce qu’elle est, indépendante de la représentation et de l’opinion qu’on s’en fait. Je m’appliquai d’autant mieux à devenir un avec chaque pas.

Un pas… Un pas… Un pas…

« Heu ? »

J’éprouvai une étrange sensation. C’était comme si mes plantes de pieds étaient collées au sol.

Un pas… Un pas… Un pas…

Chaque pas se faisait à présent avec une fraîcheur toute nouvelle. Je commençais à sentir mes plantes de pieds qui se saisissaient fermement du sol.

« Mon Dieu ! Mes pieds sont comme des ventouses ! »

Je fis encore et encore le tour du zendô en faisant kinhin, confirmant cette délicieuse sensation que j’expérimentais pour la première fois de ma vie.

Un pas… Un pas… Un pas…

Cela arriva après plusieurs tours dans le zendô : la fraîche sensation de marcher m’apporta une joie indescriptible jaillissant à travers tout mon corps. L’expérience de cette sensation était suprêmement avérée et absolument indiscutable. Je n’étais plus effleuré par le moindre doute au sujet de quoi que ce soit. Expérimentant la réalité de chaque moment tel qu’il est, il n’y avait plus de place pour le moindre mot.

« Ah ! Cela doit être ça, devenir la chose elle-même ! »

Je pressentais seulement cela. J’étais certain que cette expérience tangible était un fait réel, mais je n’étais pas sûr que ce soit ce qu’on appelle devenir la chose elle-même. Pensant que je devais clarifier la situation, je continuai de marcher, en quête d’une réponse à ce demi-doute.

Un pas… Un pas… Un pas…

L’expérience de cette réalité ne changeait pas.

« Est-ce que c’est l’instant-présent ? Si c’est l’instant-présent, alors c’est devenir la chose elle-même ! »

Ce n’était pas une réponse, mais je commençais à prendre confiance. C’est alors que j’entendis les coups de claquoir signalant l’heure du souper. Je voulais aller au fond des choses tout de suite dans un ultime effort, mais je n’avais pas le choix. Je partis pour la salle à manger.

« Je ne peux pas laisser échapper cette expérience ! »

Je marchai très lentement, observant chacun de mes pas comme si je portais un récipient plein d’eau. Mes pas étaient si lents que quelqu’un me dépassa. J’entrai dans la salle à manger.

J’espérais que Rôshi remarquerait la transformation peu banale qui s’était opérée en moi lorsqu’il verrait la façon dont je marchais à présent. Malheureusement, au moment où j’entrais dans la salle à manger, Rôshi posait quelque chose sur la table et ne me regardait pas directement.

« Rôshi ! J’ai compris quelque chose au sujet de ce que c’est que marcher ! »

C’était tout ce que je pouvais dire.

Soudain, son regard me fixa. Ses yeux me faisaient toujours peur, mais je voulais qu’il sache dans quel état je me trouvais. Je souhaitais profiter de ce que j’étais dans cet état pour qu’il voie par lui-même ce qu’il en était.

Juste à ce moment-là, à ma grande surprise, sans aucune crainte ni hésitation, je marchai en rond devant lui. J’étais devenu Cela.

Tout en marchant, je fus pris d’une émotion incontrôlable et je fondis en larmes. Bien sûr que j’étais heureux, mais il y avait beaucoup plus que cela dans ces larmes.

L’objectif de la pratique du Zen est d’établir la vérité au sujet du Moi de façon incontestable, afin d’y consentir sans réserves. Plus la source du Moi devient claire, moins on éprouve d’angoisse et de conflit intérieur. Je n’avais pas été totalement libéré de tout conflit intérieur et de toute angoisse, mais je me sentais énormément soulagé par le fait que le conflit et l’angoisse commençaient à décroître. Plus le Moi se dissipe, plus votre cœur et votre esprit s’allègent et se libèrent. Vous devenez plus naturel, êtes moins dans l’affectation, vous êtes plus ouvert et sincère. Mon bonheur à ce moment-là provenait de la stupéfaction d’avoir personnellement réalisé cela.

« Eh bien, pourquoi ne vous asseyez-vous pas ? »

Je me suis mis assis comme il le demandait. Je n’arrivais pas à le regarder dans les yeux. Je n’avais pas l’assurance d’avoir réalisé quelque chose d’authentique. Je n’étais pas certain que ma satisfaction demeurerait si cela n’avait pas été authentique. D’un autre côté, pourtant, j’espérais bien que c’était vraiment cela. Les larmes continuaient à couler le long de mes joues.

« Vous voyez maintenant ? Si vous pratiquez le Zen de la bonne façon, vous êtes assuré de parvenir à ça ! »

Rôshi s’adressait à un de ses disciples, un homme bien charpenté. Les pleurs ne s’arrêtaient pas ; je n’arrivais pas à lever les yeux. Je pris quelques mouchoirs en papier dans la boîte à côté de moi pour me moucher.

« Combien de mouchoirs allez-vous utiliser pour une simple larme ? Ayez un peu plus de retenue ! »

Rôshi me réprimandait. Assez bizarrement, je m’en souciais peu. Les larmes coulaient encore car je continuais de pleurer. Je ne m’étais même pas aperçu que le disciple de Rôshi sanglotait, lui aussi. L’empathie régnait immédiatement parmi les gens qui luttaient ensemble pour obtenir la même chose, comme le symbole d’une merveilleuse disposition de la nature humaine.

« Commençons le repas. »

J’essayai de me calmer et de manger, mais mon esprit était dans tous ses états. La sensation nouvelle d’être libéré de ses propres conflits et l’euphorie procurée par le fait d’avoir finalement trouvé ce trésor engendraient des émotions partagées. J’étais dans un état mental assez incompréhensible. Le repas était simple: riz, soupe miso, rissoles et choux haché. Juste comme je mordais dans une croquette, Rôshi voulut savoir :

« Quel est le goût [de ce que vous êtes en train de manger] ? »

C’était une question brusque. A l’instant où j’entendis la question, ce n’était rien d’autre que de simples sons. Mais le moment d’après, je fus surpris par sa profonde signification. Il n’y avait pas moyen de répondre par la parole. Tout s’était arrêté net dans le dôjô, comme pétrifié par la question.

Mon esprit chaotique s’était assagi instantanément. J’étais devenu complètement calme. Cette transformation immédiate était stupéfiante.

Le moment d’après, je ne faisais que mâcher et sentir le goût de la rissole, paisiblement, intensément, et lentement.

Là était le goût.

J’étais accaparé, absorbé par le goût même de la croquette. Il était complètement inutile de chercher à comprendre plus loin. Il n’était point besoin de mots ou de concepts pour saisir la réalité du goût qui se formait dans ma bouche. J’étais devenu le goût lui-même tel quel. Là était la réponse.

Un scientifique tâche d’expliquer le monde à l’aide de mots, de données et de résultats obtenus par l’expérimentation en faisant une utilisation habile de sa maîtrise des concepts et des théories. Si j’essayais d’expliquer mon expérience de manière scientifique, sa description ne serait rien d’autre que ce qui suit :

« Les aliments sont décomposés par la mastication et les sucs digestifs contenus dans la salive, qui sont stimulés par les récepteurs sensoriels répartis sur la langue. La sensation du goût est transmise comme signaux électriques au cerveau, qui perçoit cette sensation du goût. Plus nous mastiquons la nourriture, plus les aliments sont décomposés, et plus fort est leur goût. »

Le fait scientifique est une vérité – mais le fait scientifique pris isolément n’est pas la vérité. Si les seuls faits scientifiques étaient la vérité, que serait alors cette émotion que j’avais ressentie de manière si intense ? Des psychologues pourraient la considérer comme une sorte d’illusion singulière due à des circonstances exceptionnelles. Mais non, ce n’était pas le cas. Dans l’activité mentale humaine, il y a une aire dédiée à l’émotion et à la sensibilité générées par l’expérience réelle des choses, qui est en dehors de la zone manipulant les concepts et la logique. Si on voulait prendre un exemple de cela dans le monde universitaire, vous pourriez imaginer la différence entre les sciences naturelles et les sciences humaines.

Avais-je ressenti ou réalisé avec une force particulière l’existence d’une telle zone d’activité ? Avais-je commencé à devenir conscient de l’activité des sens exactement de la manière qu’ils reçoivent les stimuli du monde extérieur (le monde précédant l’intelligence humaine : le monde tel qu’il est et fondement de l’univers ?)

Décrire l’expérience d’une telle façon peut évoquer des aspects de l’expérience mystique, mais ce n’était pas une expérience de cet ordre. Ce que j’avais saisi, c’était seulement le goût de la nourriture. La seule différence entre le repas de tous les jours pris de façon routinière avec l’esprit dispersé et cette expérience, c’était que je m’étais oublié moi-même en devenant le goût lui-même. C’était ma première expérience de zanmaï, l’état où il n’existe plus que la seule activité des sens.

Le goût ne peut pas être transmis par des mots. Pas plus que le goût de quelque chose ne peut apparaître sur la langue d’une autre personne en décrivant ce goût. Si cela était possible, nous pourrions dire que les mots eux-mêmes créent le monde réel. En fin de compte, il n’y a absolument aucun rapport du tout entre des mots et le goût concret de quelque chose.

Aucune description avec les plus beaux qualificatifs ni les plus belles métaphores n’ont d’effet sur une personne qui a réalisé la vraie nature des choses. Si vous tentez de communiquer quelque chose à une telle personne en utilisant la logique ou le raisonnement, elle pourra aussi bien rugir après vous d’une voix tonnante que vous donner une taloche. Cette prise de conscience était la découverte personnelle d’une vérité essentielle, dont l’influence et l’intensité allaient être d’une grande portée pour ma future pratique du Zen.

Rôshi observait en silence ma façon de mastiquer paisiblement la nourriture. L’expression sur son visage semblait dire : Très bien ! Bravo ! Mystérieusement, j’étais capable de deviner les sentiments de Rôshi. On touchait là un domaine où des choses importantes se transmettaient parmi les gens sans utiliser de mots, un monde où la perception du Moi était purement et simplement une supposition. Et au fur et à mesure que cette supposition perdait de sa consistance, le monde devenait de plus en plus limpide et perceptible. Manifestement, une transformation structurelle de l’esprit avait lieu, mais les détails de ce changement ne m’apparaissaient pas encore clairement.

Il n’y avait aucun doute que je demeurais toujours dans un monde qui utilise les mots pour conceptualiser l’expérience vécue ; en d’autres termes, le monde de l’hypothèse et de la présomption. Mais, grâce à l’enseignement de Rôshi, j’étais parvenu à connaître le monde de Maintenant, qui naît perpétuellement du moment-présent, un monde de perception sans substantialité et sans intervention des mots. Le monde de Maintenant doit sûrement être l’état de l’univers dans sa véritable physionomie. L’univers est une manifestation réelle indépendante des hypothèses humaines. C’était une découverte immense et une formidable prise de conscience pour moi. Cela me transportait au-delà des mots. J’étais dès à présent dans un monde, dépassant la science, où l’on fait réellement l’expérience de la réalité.

« Soyez attentif à tout, du mouvement de vos baguettes à la moindre chose que vous faîtes pendant le repas. Si vous ne faîtes pas cela, vous ne deviendrez jamais un avec le moment-présent. »

« C’est la seule façon de procéder. Vous devez seulement examiner votre activité présente, ce que vous êtes en train de faire là, maintenant. »

« Si vous laisser filer le présent, vous n’atteindrez jamais ce pourquoi vous luttez. Tous vos efforts seront vains ! »

« Ne faites que manger, lentement et en vous appliquant. »

« Il n’y a pas d’autre réalité que votre activité présente ! »

« Les choses sont exactement ce qu’elles sont ! »

« La pratique du Zen consiste à adhérer, du début à la fin, à ce que vous êtes en train de faire ! »

« Adhérez si fortement qu’il n’y ait plus de moment ou de place pour que quoi que ce soit d’autre puisse surgir ! »

« Lorsque vous devenez totalement votre activité, l’écart disparaît naturellement et il n’y a plus rien que la chose elle-même. »

« Quelles que soient les circonstances, ne la laissez pas filer ! »

« Faites-la lentement et distinctement ! »

Je pensai : « Mais je suis déjà celui qui mange le plus lentement de nous tous ! » Dès que je me mis à penser ça, je sus que c’était justement une pensée surgie à l’improviste. J’étais surpris de pouvoir à présent clairement percevoir ce qui se passait dans mon esprit. Puis je sentis mon mental s’assagir jusqu’à devenir profondément calme.

« Qu’est-ce qui m’arrive ? »

Je fus stupéfait de constater que j’étais tout à coup capable de distinguer le plus infime mouvement de mes mains et de mes doigts.

« Mieux vaut le laisser seul. »

Tout le monde quitta la salle à manger. Rôshi comprenait mon état d’esprit et souhaitait que je puisse pratiquer en toute liberté au plus haut niveau. J’avais beaucoup de respect pour la manière novatrice et habile qu’il avait de guider les gens. Il faisait des arrangements pour que je puisse me concentrer sur l’action de manger sans avoir à me soucier de l’heure ou des autres gens.

A chaque nouveau coup de dent, je devenais plus intime avec l’action de manger. Je me rendais compte que lorsque l’esprit n’est pas distrait, étonnamment, on trouve fascinant le fait de mâcher lentement et attentivement, et on trouve la nourriture plus savoureuse.

Je ressentais la fonction naturelle de mâcher comme quelque chose de profond et d’une grande signification. Cette sensation se prolongea. C’était comme si la nourriture elle-même me faisait manger. C’était moi, celui en train de manger, qui disparaissait !

J’aurais bien mangé encore un peu, mais je reposai mes baguettes sur la table, comme si ce désir ne m’affectait pas. Il n’y avait pas d’obstacles, pas de blocages ou d’attachements.

« Quelle sensation reposante ! Cette liberté offerte par la domination des attachements est stupéfiante ! »

Il n’y avait pas besoin de rester dans la salle à manger après que j’aie fini de manger. Je n’hésitai pas à retourner immédiatement m’asseoir au zendô pour continuer avec la respiration. D’un autre côté, en vérité, j’aurais vraiment souhaité que Rôshi prenne soigneusement la mesure de l’état d’absorption que j’avais atteint après tant d’efforts. En regard de tous ces efforts, je pense que je désirais son approbation autant que l’expérience inestimable elle-même. Sur ce point, je n’étais pas complètement satisfait. Je marchais à regret vers le zendô.

Je me mis assis mais un sentiment d’insatisfaction demeurait toujours, peut-être parce que la recherche de l’état d’absorption était la tâche la plus importante que je m’étais assignée durant mon séjour au dôjô et la raison fondamentale pour laquelle j’étais là.

Un élément important quand on fait marcher sa tête, c’est de l’utiliser à des fins qui sont saines et précises. C’est seulement avec cette espèce de juste conscience du but à atteindre que nous pouvons très efficacement éviter un fonctionnement mental désordonné ou malsain. A l’inverse, quand le besoin d’affirmation de soi fondé sur le désir commence à opérer, l’esprit se met à fonctionner de façon incontrôlée. Le moindre changement d’ordre psychologique peut aboutir à un résultat imprévu et horrible.

J’étais pratiquement incapable de me concentrer sur ma respiration, tout cela parce que cette question concernant l’état d’absorption continuait de se poser. Il n’est pas bon de tomber à nouveau dans le monde des mots après que l’esprit fluctuant ait atteint un certain degré de calme. Mais l’état d’esprit où des questions se posent les unes après les autres est réellement instable. Différent de l’état où beaucoup de pensées surgissent à tout bout de champ de façon incontrôlable, cette situation est difficile à gérer de façon précise. Le problème est que le doute parvient à supplanter la concentration sur la respiration. Cela me posait la question de savoir comment diable fonctionne l’esprit ? Après être resté assis dans le zendô plusieurs minutes, je décidai d’aller poser ma question à Rôshi.

Je montai jusqu’à l’appartement de Rôshi lui rendre visite. Un de ses disciples voulut bien lui faire part de mes souhaits. Rôshi sortit et m’emmena jusqu’à la salle à manger. Nous nous assîmes l’un en face de l’autre de part et d’autre de la table. Je demandai : « Ma réalisation, exprimée en mots, était la sensation que j’avais aux pieds pendant que je marchais. Est-ce un authentique état d’absorption ? »

« La sensation de vos pieds – ou en n’importe quel endroit – est isolée et unique. Mais les relations de cause à effet sont toutes les mêmes. »

Pendant que j’en étais encore à essayer de saisir ce qu’il voulait dire, il leva soudain la main droite comme un athlète gagnant une course et s’écria:

« Qu’est-ce que c’est ? »

A ce moment précis, ma main droite se leva, automatiquement et sans aucune hésitation. Cette réalité elle-même était la seule réponse possible. Il n’y avait aucune autre raison à ce geste.

« C’est cela ! »

Ce fut tout ce qu’il dit. J’entendis sa voix, et puis le son de celle-ci était parti. Je perçus et réalisai clairement ce fait.

« Y avait-il autre chose ? »

« Non ». Comme il n’y avait rien à ajouter, je ne dis rien d’autre.

« Observez ceci. »

Il se mit à bouger sa main droite de-ci de-là à un centimètre au-dessus de la table. Je bougeais également la main droite de la même façon sans intervention de la volonté.

Rôshi me fixa. Puis il arrêta doucement mon geste avec sa main. Rôshi recommença à bouger sa main de la même manière. Il était totalement devenu un avec sa main. J’étais complètement absorbé dans le fait de la regarder.

« Vous voyez cette main comme si c’était la vôtre, n’est-ce pas ?

« Les yeux en eux-mêmes voient la main telle qu’elle est, et ne distinguent pas la vôtre des autres. A l’origine, il n’y a pas de distinction dans l’œil entre vous-même et les autres. Les yeux en eux-mêmes ne sont pas du tout affectés par quoi que ce soit qu’ils voient. C’est l’origine et la nature du Soi. Il est complètement libre et détaché de tout depuis le commencement. »

Je pensais cela, moi aussi. J’avais le sentiment que Rôshi allait infiniment plus loin dans la compréhension des choses que ne le faisaient les scientifiques. Rôshi avait déjà dit que le Zen est une science qui fait la preuve concrète par l’expérience directe. Je pouvais dire maintenant que c’était pour moi un fait patent.

« Le véritable état de l’univers c’est que toutes les choses sont un. Soi-même et les autres sommes un. Originellement, chacun repose dans cette unité. Mais les gens n’ont pas conscience de cette réalité parce qu’ils n’en ont pas fait l’expérience pour eux-mêmes à travers la pratique. C’est bien dommage ! C’est pourquoi nous devons pratiquer. »

Tout était dit.

« Ne laissez jamais un écart s’installer entre vous et votre pratique du Zen. Originellement, nous sommes déjà un avec les choses. »

« Cela signifie qu’il en va de même avec nos oreilles, notre nez, notre langue, nos mains, et nos jambes; tout, y compris l’esprit, est un. Le problème est l’écart entre l’esprit et le corps qui nous empêche de connaître la liberté absolue. Dès que nous voyons quelque chose, la conscience s’élève et limite l’esprit. C’est là que le Moi surgit. Pour supprimer cet écart, vous devez seulement devenir l’activité elle-même. A tout moment, ne vous dissociez jamais de ce que vous êtes en train  de faire. Rien n’existe en dehors de maintenant ! »

Rôshi avait fini de parler et me regardait fixement. J’avais été purifié par le ton de son discours, sa ferveur, et le renouveau en moi de « l’esprit qui cherche la Voie ». Je pus voir distinctement le visage de Rôshi pour la première fois. Il n’y avait pas le moindre soupçon de méchanceté dans son regard. Son visage s’offrait à moi tel qu’il était.

« Bien ! Maintenant, respirez. »

J’inspirai et expirai lentement et naturellement. Rôshi semblait capable de savoir tout ce qui se passait en moi.

« Bien, c’est cela. Une fois que vous expirez complètement, vous inspirez naturellement. Continuez à exécuter en totalité cette simple et pure fonction naturelle comme si vous aviez perdu la tête. »

« Soyez même prêt à mourir pour cela ! »

« C’est une question de vie ou de mort. Montez encore d’un échelon quand vous êtes tout en haut de l’échelle. Mourez de la « Grande Mort ».

« Allez maintenant et continuez la pratique d’une respiration. »

Lorsqu’il dit cela, je réalisai que toutes mes questions, tous mes doutes s’étaient évaporés. Mon esprit était clair comme du cristal. En aucun cas je ne voulais perdre cette précieuse et authentique expérience qui attestait que j’avais réalisé quelque chose. C’était vraiment un trésor obtenu au prix de dures épreuves. Je n’hésitai pas à demander: « Est-ce que cet esprit pur disparaîtra un jour ? » Plus que toute autre chose, je craignais de le perdre un jour ou l’autre.

« Vous le perdrez à coup sûr. »

Sa réponse fut rapide. Il apparaît que notre faculté commune d’acquérir des informations repose sur les fondements de la pensée dualiste et de la relativité : savoir ou ne pas savoir, réalisation ou non-réalisation, sympathie ou antipathie, vrai ou faux, action ou inaction, et perception ou non-perception. Quand on évolue sur le plan limité de la dualité, on évalue les risques de nos possibles erreurs de prévision et on se prépare même à toute éventualité concernant l’anxiété qui pourrait en résulter. Ce genre de cognition est établi et s’exprime dans notre fonctionnement mental. Rôshi envisage ce type de cognition comme le fonctionnement habituel de l’esprit, où l’écart surgit pour nous empêcher de voir les choses telles qu’elles sont. C’était une façon appropriée de décrire ce modèle de cognition. Si nous ne sommes pas prisonniers de la dualité, nos esprits, par voie de conséquence, sont libérés et notre angoisse est dissipée. C’est le principe de base du Zen, l’antithèse de la dualité.

La philosophie occidentale est un édifice fondé sur cette forme de pensée dualiste. D’autre part, la pensée de l’Orient – et tout spécialement le Bouddhisme – explique l’état naturel des choses avant que la cognition ou la discrimination s’engage, c’est-à-dire que c’est le monde au-delà de tous les blocages suscités par la pensée conceptuelle. En résumé, le but du Zen est de supprimer l’écart. Le résultat est appelé « Le Vrai Monde de la Réalité », « Satori », « Libération », « Abstraction du corps et de l’esprit ».

La philosophie occidentale est fondée sur la discrimination et le mode de pensée conceptuel. Le Bouddhisme – et le Taoïsme (la philosophie de Lao-tseu et Tchouang-tseu de l’ancienne Chine) – se basent sur la cognition antérieure à la discrimination. Les limites du monde de la pensée, sur lequel reposent la philosophie et l’idéologie, devenaient claires pour moi. Tout cela n’était rien d’autre que de la conceptualisation. J’avais envie de rire tout haut. Je commençais à réaliser que le monde des idées ne pouvait en rien résoudre le problème fondamental de l’esprit. La pensée conceptuelle ne peut pas éliminer la souffrance fondamentale de l’homme. En d’autres termes, l’intellect n’est pas candidat à la résolution de cette question du Soi.

« Vous perdez ce que vous avez gagné. »

« Ce qui a été gagné ne peut qu’être perdu. »

« Rejetez absolument tout et devenez entièrement la respiration même. »

« Si vous vous débarrassez d’absolument tout, vous n’aurez plus rien à perdre. »

« A n’importe quel point dans le temps, et à n’importe quel endroit, les choses sont exactement ce qu’elles sont. »

« Quand tout disparaît, tout devient le Soi tel qu’il est. »

« Il n’y a rien d’autre que cela. Vous devez bien le comprendre. »

C’était le monde du Zen. La philosophie, l’idéologie, et la science sont inutiles ici. Le Zen est la vie même, pas une philosophie ou une idéologie. Le Zen, c’est réaliser l’Univers Absolu (les choses telles qu’elles sont) d’avant la cognition, et demeurer dans ce monde universel. La pratique de zazen supprime l’origine de notre souffrance, qu’on appelle « l’écart ». Mais néanmoins j’avais le désir grandissant de comprendre intellectuellement ce qu’était le Zen, et de le théoriser de façon que tout s’articule bien. Étant chercheur, c’était ma mission. Toutefois, aucune théorie ne peut rendre compte du monde de l’ainsité, qui n’est rien et tout en même temps. La satisfaction intellectuelle procurée par l’interprétation intellectuelle est un piège redoutable dans lequel peuvent tomber ceux qui débutent dans la pratique du Zen. On doit absolument être conscient que la théorisation à propos du Zen ne cause que des problèmes à la fois à ceux qui théorisent et à ceux qui lisent ces théories. Écrire ou lire sur le Zen ne peut que perturber notre pratique, menant souvent à des choses comme la disposition à critiquer ou l’auto-justification.

Le Zen est l’acte de lâcher tout ce que vous avez gagné ; apprendre est l’acte de s’accrocher à ce que vous avez gagné. Apprendre rend les gens savants ; le Zen rend les gens idiots. Cependant, on doit savoir que ce genre d’idiots a un grand pouvoir et une grande influence. On n’a besoin d’aucune théorie pour devenir un idiot. Les gens savants sont en quête de théories, qui se trouvent être des illusions supplémentaires.

« La sphère de l’intellect, après tout, est différente de la sphère du corps. »

« Les idées et les concepts sont mis en mots au moyen de la logique. Il n’y a ni temps ni espace dans les mots. Le monde conceptuel est inorganique et superficiel. »

« Alors que nos corps ont une existence réelle, objective. Ce corps est la réalité et l’existence en ce moment. En d’autres termes, chacun de nos corps est la manifestation d’une pure fonction. »

« La vie est la relation active avec le monde extérieur s’opérant dans le corps en train de fonctionner. En d’autres termes, les fonctions du corps en opération. La vie est juste ces fonctions se déroulant dans notre corps. Les anciens grands Maîtres du Zen sont ces personnes qui ont personnellement expérimenté et goûté sans réserve chaque moment comme celui-ci avec une totale attention. »

« En somme, qu’il soit connu ou inconnu, chacun d’entre nous est constamment en train de se servir à la perfection du Dharma, notre vraie Réalité, du matin à la nuit tombée. Qui plus est, il n’en reste aucune trace ; tout se termine de lui-même en tout point du temps et en tout lieu. C’est l’action du vide, la fonction de la vacuité ; c’est, en d’autres termes, la délivrance. »

« On appelle ‘Satori’ le fait de réaliser cela en soi. L’objectif de la pratique du Zen est d’atteindre le Satori. »

« Cela veut dire notre esprit fonctionnant conformément à la réalité. »

« ‘Conformément à la réalité’ signifie aucune séparation ou écart. C’est la chose telle qu’elle est. »

« Fonctionner conformément à la réalité signifie devenir un avec juste ceci, votre condition présente. »

« Si vous essayez de devenir la chose elle-même ou l’activité elle-même en pensant à ce que vous faîtes, cela ne fera que doubler votre illusion. La seule chose à faire est de s’adonner à l’activité d’une manière absolue. Tant que vous n’y serez pas parvenu, vous souffrirez car vous vous sentez en porte-à-faux. »

« Dans des moments comme ceux-là, revenez seulement à la respiration. »

« Expirez et inspirez. Cela réclame une grande ardeur et une attention soutenue pour vous éviter de tomber dans les pensées décousues. »

« Tant que vous n’aurez pas épuisé tous vos moyens intellectuels, le moi ne tombera pas. »

« Pourriez-vous maintenant vous permettre de vous détacher du moment-présent ? Pourriez-vous laisser filer votre respiration en ce moment ? »

« La pratique du Zen consiste à tout abandonner. Alors que vous essayez de prendre, de conserver et de défendre un tas de choses. Ne comprenez-vous pas ? C’est la cause même de l’illusion. Vous êtes un idiot ! »

« C’est la raison pour laquelle vous n’êtes pas satisfait de votre pratique ! »

« La vraie pratique du Zen part de Maintenant ! »

« L’éclaircissement et l’espoir que vous avez atteints n’augmenteront que si vous les rejetez à chaque instant ! »

« Vous avez fait preuve d’une grande persévérance pour atteindre cet état, alors essayez de poursuivre avec acharnement votre pratique en faisant très attention ! »

Alors que j’allais me mettre debout pour aller au zendô, Rôshi, qui me fixait du regard, frappa fort du plat de la main sur la table (bang !) et s’écria en même temps:

« Qu’est-ce que c’est ? »

Après une légère hésitation, je tapai à mon tour sur la table.

« Vous avez dû réfléchir. L’espace d’une seconde, vous étiez perdu dans la réflexion. »

« Pourquoi traînez-vous encore un si grand écart dans votre pratique ? »

« Cette sorte de pratique du Zen n’est pas correcte ! »

« Au moment présent, juste tel qu’il est, il n’y a pas de place pour un tel écart ! »

« Qu’est-ce que vous attendez ? »

« …… »

Dès que je me mettais à réfléchir, je sombrais dans la confusion.

« Allez au zendô, à présent ! Ne me posez plus de questions stupides ! »

Il me réprimandait bruyamment. Si je m’étais trouvé à sa portée, il m’aurait à coup sûr donné une claque. Je pressai les paumes en gasshô [le salut traditionnel mains jointes à hauteur de la poitrine – ndt] et me dirigeai vers le zendô.

Le sentiment d’exaltation avait complètement disparu. Mon esprit continuait de s’assagir pour atteindre une profonde tranquillité dont je n’avais encore jamais fait l’expérience. Je réalisais à présent à quel point Rôshi était grand. Je supposais que peut-être j’avais traversé la porte par laquelle doivent passer les pratiquants du Zen. J’étais heureux que Rôshi ait confirmé comme une expérience certaine le petit indice que j’avais découvert.

De façon inattendue, cette simple sensation dans la plante des pieds avait été la porte d’accès à ce monde merveilleux. C’était totalement imprévu, et on ne pouvait pas s’y tromper. Avoir trouvé le passage qui conduit à l’état d’absorption, ensemble avec les conseils de Rôshi et ses encouragements, me donnait une confiance inébranlable dans ma pratique du Zen.

Pendant que je marchais, je ne pus m’empêcher de penser : « Peut-être qu’à présent j’en ai fini avec ce combat intérieur difficile et douloureux dans ma pratique du Zen. » Puis, réalisant le danger de ces pensées diaboliques, je me réprimandai moi-même: « Méfie-toi de pareils démons hérétiques ! » Quand j’ouvris la porte arrière du bâtiment principal et que je fis quelques pas sur les planches menant au zendô, mon absorption dans la marche fut troublée par ces pensées. Je réalisai vraiment à quel point l’esprit peut être facilement perturbé, et combien ma propre pratique manquait réellement de maturité.

Cela faisait un moment que j’étais dans le zendô lorsque le robuste disciple de Rôshi nommé Sogen entra. Il portait la robe noire, conventionnelle, du moine. S’inclinant et s’asseyant à la manière traditionnelle d’un moine, il commença à faire zazen. Le moine balança son corps largement à gauche et à droite, et expira profondément. J’entrai aussi en absorption en entendant cela. C’était la même situation que lorsque j’avais réalisé que j’étais devenu la main de Rôshi en voyant sa main se mouvoir lentement de droite et de gauche au-dessus de la table.

Je me sentais un peu bizarre étant donné que ce n’était pas une connaissance intellectuelle des actions du disciple. Mon corps tout entier en subissait l’influence et y réagissait. Assurément, nous sommes autre chose que simplement des êtres doués d’intelligence. Notre existence à nous relève de processus plus directs et bien spécifiques. Et nous ferions mieux de considérer comme une illusion tout manquement à admettre ce fait indiscutable.

Le quatrième jour – Questions zen : écouter le Maître est d’un intérêt crucial

Dans la soirée, j’eus la permission de prendre un bain pour la première fois en quatre jours. La sensation de l’eau chaude était délicieuse. C’était comme si je me sentais vraiment en vie pour la première fois. Je pris le bain d’une manière simple et détachée, et en fus sorti avant de m’en rendre compte.

Ce soir-là, à huit heures, on tint une petite fête en mon honneur au souper. C’était pour célébrer à mi-parcours les efforts que j’avais faits jusque-là. C’était agréable de faire la fête. J’aime boire, et je bus passablement – autant que je le voulais – à cause de l’épuisement dû à la pratique. Je me sentais capable de boire continuellement. Ce qui était remarquable, c’est que je ne me sentais pas saoul. C’était comme si une force spirituelle immense et parfaitement lucide était à l’œuvre en moi.

J’écoutais Rôshi exprimer ses vues sur le monde. Il parlait beaucoup. J’écoutais seulement. Mais quand j’avais quelque chose à dire, je prenais aussi la parole. Jusque-là, j’avais seulement posé des questions. Mais à présent, je parlais de l’idée de constituer un groupe d’experts fondé sur la pensée orientale afin de résoudre les problèmes du monde. Rôshi écoutait avec bienveillance en montrant quelque intérêt.

Je voulais témoigner que les scientifiques, dont l’outil de travail est l’intellect, manquent aussi de quelque chose d’important. Mais je ne pouvais pas le dire avec assurance car je savais de par mon expérience personnelle que l’esprit scientifique déploie, dans certains cas, des contradictions par rapport à la nature humaine. L’intelligence et les sentiments humains doivent cohabiter dans la personne. L’esprit scientifique seul est un handicap.

Je lisais le Rinzaï-roku (chinois : Lin-chi-lu) quand j’étais étudiant au collège. Le livre fait allusion à l’histoire suivante. Un moine, le chef des moines Ting, Ting Shang-tso, interrogea le Maître zen Rinzaï (chinois : Lin-chi) au sujet du principe fondamental du Bouddhisme et reçut une gifle. Le moine fut alors réprimandé par un autre moine, qui se tenait près du Maître Rinzaï, disant : « Pourquoi ne t’inclines-tu pas devant le Maître ? » C’est ainsi que le moine s’inclina. A ce moment précis, il reçut la Grande Illumination.

Je me souviens que j’avais été incapable de comprendre pourquoi le moine s’était éveillé à cette occasion. C’était inexplicable. Mon incapacité à trouver un sens à cette anecdote aurait pu m’encourager à pratiquer le Zen. Je racontai ce petit épisode à Rôshi.

« Vous étiez plutôt précoce pour avoir lu le Rinzaï-roku à l’époque où vous étiez au collège. »

« Le moine s’oublia lui-même lorsqu’il reçut la gifle. En d’autres termes, l’écart disparut. Au moment où on le réprimandait, il réalisa qu’il n’y avait rien, et que tout était un. C’est un épisode intéressant d’Illumination subite. »

Je me souviens que je lisais beaucoup de livres comme celui-là à cette époque. Toutefois, je réalise maintenant que j’avais mal interprété ce qu’ils voulaient dire.

J’étais le seul qui claquait si fortement des talons sur le sol pendant qu’on était absorbé dans la marche. J’étais peut-être aussi le seul à poser tant de questions.

C’est le propre d’un scientifique de poser autant de questions, porté qu’il est à chercher le pourquoi de toutes choses. On se pose sans relâche la question jusqu’à ce qu’on trouve la réponse. Quand on comprend, après il n’y a plus besoin de se poser encore de question.

Durant la période du développement intellectuel chez les jeunes enfants, leur esprit va manifester des intérêts, et leur sphère de connaissances s’agrandira au fur et à mesure que nous, les adultes, répondrons complètement à chacune de leurs questions. De cette façon, les enfants acquièrent l’habitude de considérer les choses à fond et avec justesse. L’aptitude à savoir poser une question adéquate est le signe d’un intellect travaillant lucidement avec une conscience précise des tenants et des aboutissants de la question. La curiosité naturelle de l’enfant aide à développer un esprit scientifique, la capacité d’initiative pour résoudre des problèmes et une saine autonomie. Un pratiquant du Zen pose des questions à la manière d’un  enfant. Le questionnement est la clef de la pratique du Zen. Un pratiquant du Zen développe son niveau de pratique en posant des questions. Quand un maître du Zen répond entièrement, cela stimule naturellement notre impatience à réaliser la Voie.

Le cinquième jour – Le point capital du Zen est de revenir au moment-présent

Je me levai à quatre heures trente du matin. J’essayai de me concentrer sur la seule respiration, mais c’était difficile. Des pensées jaillissaient sans cesse. La plupart de ces pensées concernaient ce que j’aurais souhaité pouvoir exprimer complètement la veille au soir pendant le souper. Je pensais avoir parlé sans restriction, mais j’avais dû laisser quelque chose sous silence. Cela doit être « l’enfer » que doit supporter le débutant et qu’il doit traverser.

Rôshi m’avait déjà averti la veille au soir de ce que je devrais traverser le lendemain.

« Demain, vous serez dispersé et incapable de vous concentrer, et vous ne pourrez revenir au moment-présent qu’aux alentours de midi. Savez-vous pourquoi ? »

« Toute cette discussion dans laquelle vous vous êtes engagé signifie que le mental, qui avait habituellement de l’emprise sur vous, a repris vie. »

« Originellement, au moment-présent, rien ne se produit : c’est un monde où n’existent ni avant-et-après, ni habitudes, ni rien du tout. »

« Vous devez pénétrer totalement le moment-présent pour supprimer l’écart. »

« Votre esprit obscurci vient à peine de s’éclaircir, mais il se trouble encore facilement. Vous avez juste commencé à ressentir ce qu’est le moment-présent. »

« Parce que les habitudes du mental ordinaire sont encore vivaces, dès que le couvercle de l’intellect se soulève, immédiatement toutes sortes de choses diaboliques surgissent mentalement. »

Rôshi expliqua que si on avait fait la fête la veille au soir, c’était aussi pour briser l’unité de mon esprit !

« Lorsqu’on retourne à nouveau dans le monde habituel, on a vite fait de perdre l’unité de l’esprit. Par conséquent, il est essentiel de saisir le point capital qui consiste à revenir immédiatement au moment-présent. »

Alors que j’étais assis en train de faire zazen, je réalisais à quel point mon esprit s’était dispersé. Nos esprits sont aussi instables que de l’herbe qui ondule dans le vent. La raison de cette instabilité est que la réaction de l’esprit aux circonstances est désordonnée, non nécessaire et instantanée. Lorsque les conditions intérieures qui créent des dispositions telles que la conviction, la volonté et la détermination s’effondrent, alors ces qualités se détériorent et pâlissent au point que nous perdons en un instant la capacité de focaliser notre attention sur l’affaire qui nous occupe. Par conséquent, même quand nous sommes consciemment engagés dans un processus conceptuel ou intellectuel, il n’y a aucune garantie que l’esprit restera calme. Peut-être que la seule façon d’assurer à la base la paix de l’esprit, et à tout moment, c’est par la pratique correcte du Zen comme on l’enseigne à Shôrinkutsu-Dôjô.

Je me glissai à nouveau dans mon futon jusqu’à sept heures du matin. Puis je me levai pour m’asseoir en zazen. Je fus immédiatement capable d’unifier mon esprit et de le fixer sur un seul point. Cela aussi était une inexplicable réalité. Une fois de plus, je pris conscience de ma fatigue, du soulagement de la fatigue, et du pouvoir énorme d’une simple respiration. C’était la récompense pour les moments de souffrance que j’avais traversés au Dôjô, et je me félicitais à présent d’avoir fourni tous ces efforts. J’avais craint de ne pas pouvoir retrouver l’état d’absorption. Mais ce royaume dans lequel j’avais placé ma confiance éclairait en réalité le chemin.

Il est impossible pour un débutant de concevoir l’état d’esprit des pratiquants qui ont quelques pas d’avance sur lui. Le débutant ne peut même pas commencer à saisir le niveau atteint par un ancien pratiquant ni la sorte de pratique du Zen à laquelle il ou elle se livre.

Les Principes de Conduite de Shôrinkutsu-Dôjô spécifient : « Dans le dôjô, ne pensez jamais ni au bien ni au mal; agissez purement et simplement selon le Dharma à chaque moment. » L’objectif principal de ces règles est de préserver notre état d’absorption quelle que soit la situation. Que vous soyez en train de vous reposer dans votre chambre, de boire du café ou autre chose, de marcher, de nettoyer, de prendre un bain, ou en train d’aller aux toilettes – en d’autres termes, à toute heure, en tout lieu et dans n’importe quelles circonstances – vous devez essayer de maintenir la prise que vous avez sur le moment-présent en prêtant continuellement une attention extrême à chaque mouvement particulier que vous faites. Cela exige plus d’effort et de persévérance qu’on pourrait l’imaginer. Et un débutant n’est pas encore capable de se rendre compte des efforts vitaux faits par les anciens pratiquants, même dans leurs activités de tous les jours, pour préserver cet état d’absorption. Le grand Maître zen Dôgen disait  : « Étudier le Dharma, c’est étudier le Soi. » Inoue Rôshi donnait à cela une fraîcheur nouvelle en disant que les paroles de Dôgen signifiaient « ne pas se perdre soi-même de vue pendant même une seconde. »

En comparaison avec n’importe quel autre dôjô zen, on peut penser à première vue que Shôrinkutsu possède des règles qui manquent plutôt de rigueur. Excepté pour ce qui concerne zazen et la récitation du sutra programmés le matin, vous disposez de votre temps pour faire tout ce que vous voulez. Mais Rôshi et les plus vieux pratiquants peuvent dire en un instant si un débutant a perdu son état d’absorption. Ils peuvent s’apercevoir de cela rien qu’à partir d’un simple bruit fait par quelqu’un.

Je peux dire sans le moindre doute que ce dôjô est le plus rigoureux du Japon. Quand vous comparez Shôrinkutsu avec d’autres dôjôs traditionnels qui accordent plus d’importance aux usages et à la forme qu’aux fondamentaux de zazen, il n’est pas difficile de dire lequel est réellement le plus rigoureux. La raison pour laquelle Shôrinkutsu a continué d’exister depuis sa fondation par le Maître Tôin Iida Rôshi tient sans aucun doute aux Principes de Conduite du Dôjô.

Comment seulement être assis quand on est assis, comment seulement manger quand on mange, comment seulement voir quand on voit, comment seulement dormir quand on dort, et comment rester concentré sur le moment-présent, tout cela est expliqué dans les cinq règles des Principes de Conduite.

Mais même quand on est au dôjô, notre pratique du Zen peut des fois perdre de sa vigueur, et vous commencez à penser en termes de bien-ou-mal et vrai-ou-faux. Vous pouvez vous mettre à regarder la pratique du Zen des autres et commencer à porter des jugements et des critiques concernant leurs efforts et leurs progrès. Quand vous vous mettez à juger les autres de cette façon, cela signifie immanquablement que votre résolution d’accomplir la Voie a fléchi. Mais peut-être devrais-je plutôt dire que lorsque votre résolution a faibli, vous commencez à regarder les autres autour de vous. Les pratiquants du Zen doivent être très attentifs à cela. Ce n’est qu’après être régulièrement tombé dans de telles erreurs que j’ai moi-même été capable d’éviter ce piège.

Il y avait une fois un moine que j’avais rencontré à plusieurs reprises à Shôrinkutsu, qui trouvait souvent à critiquer les autres. Les commentaires qu’il faisait à propos des gens étaient superficiels et pleins de préjugés, et il semblait incapable de voir ses propres défauts. C’est effrayant de voir un pratiquant du Zen perdre la capacité de suivre l’enseignement et la véritable pratique. A la fin, il commença à dire des choses comme: « Ce n’est pas un dôjô zen. On se croirait dans un hospice. » Pourquoi semblait-il à ce point aveugle ? Il lui manquait probablement le tempérament ou la disposition pour suivre l’enseignement ici. Quelqu’un qui ne fait pas l’effort nécessaire pour investiguer et clarifier totalement le Soi ne peut pas être qualifié de pratiquant du Zen. Il serait impensable que quelqu’un absorbé de tout son cœur dans la pratique juge les autres. Si vous jugez que les autres gens ont raison ou tort, vous pratiquez seulement le Zen pour y prendre ce qui correspond à vos propres intérêts. On ne peut pas vous appeler un véritable pratiquant du Zen. Ces personnes qui ne font que porter des jugements immatures et superficiels et ne s’efforcent pas de trouver le Vrai Moi ne sont pas les bienvenues à Shôrinkutsu. Et quand bien même il y aurait de tels pratiquants du Zen dans votre entourage, vous-mêmes vous ne devriez pas les juger en exprimant des vues de bien-ou-mal ou de vrai-ou-faux. C’est cela même qui distingue l’aptitude d’un véritable pratiquant du Zen.

Le sixième jour – Devenir un véritable être humain grâce au Zen

J’eus fini de nettoyer le jardin aux environs de dix heures du matin. Je sortis ensuite faire une promenade à Tadanoumi, la petite ville où est situé le dôjô. C’était ma première visite en ville depuis que j’étais arrivé au dôjô, et tout était nouveau et plein de vie. On dit qu’au bout d’à peu près trente minutes passées en ville, un pratiquant perd la maîtrise du moment-présent. Je craignais cela au début, mais petit à petit j’avais pris courage. J’arrivais à me maintenir dans le moment-présent sans que des pensées surgissent à l’improviste. J’étais capable de seulement voir et seulement entendre comme je marchais en ville.

Après l’heure du thé au dôjô, j’escaladai la montagne derrière celui-ci. Au-delà des pierres tombales disséminées dans le cimetière, la Mer Intérieure du Japon s’étendait devant moi. C’était incroyablement beau, mais pour moi c’était cependant juste une expérience faite par le sens de la vue. Aucune pensée ne s’insinuait dans le paysage. La forêt de pins qui entourait le panorama faisait penser à un grand paravent japonais. C’était infiniment reposant.

Juste à ce moment-là, je laissai échapper un grognement profond. Il se produisit un bouleversement intérieur. Devant moi s’étendait un monde indépendant des mots ! Les mots ne me venaient plus en tête, même en cherchant fortement. Pas le moindre mot pour désigner quoi que ce soit. Je voyais le monde – le monde réel lui-même, naturel, normal – totalement débarrassé des mots. Il y avait juste le monde de la réalité et moi-même. C’était la nature elle-même.

« Miroir clair et eau dormante ! » [cet adage signifie: voir la nature telle qu’elle est.]

Il devint évident pour moi que les montagnes, les rivières, l’herbe et les arbres – tous ont la nature-de-Bouddha. Mon abdomen fut agité de secousses d’autant plus fortes que des larmes coulaient le long de mes joues.

« De toute ma vie je n’ai jamais été aussi profondément remué. »

J’étais envahi par une émotion débordante venue du fond du cœur et je continuais à verser des larmes de sincère gratitude envers la Nature elle-même et envers Rôshi pour cette expérience inoubliable.

L’après-midi, je me rendis dans un café en ville. Je voulais délibérément regarder des magazines de nus, que ces maisons mettent souvent à la disposition de leurs clients. Au début, je restai de marbre, mais insensiblement des mots commencèrent à se former dans ma tête. Des mots comme « Oh ! » ou « Mon Dieu ! » se mettaient à sortir. J’étais en train de faire une expérience: dans quelles circonstances et de quelle manière mon esprit pouvait-il se troubler ?

Je sus que contenir – ou « pétrir » – l’état d’absorption ne suffit pas à empêcher l’esprit de se troubler. On apprend à vraiment « pétrir » son esprit en faisant l’expérience des côtés déplaisants de l’existence ordinaire. Mon chemin dans la pratique du Zen aura totalisé un nombre infini d’expériences psychologiques de cette sorte.

Rôshi parla ce soir-là. Je l’interrogeai au sujet de la plus grande question de ma vie: quels devaient être mes buts ?

« Quand vous vous demandez quoi faire de votre vie, la chose la plus importante est de choisir quelque chose que vous aimez ».

« Ne vous fixez pas de buts qui soient au-delà de vos capacités car vous allez vous épuiser à essayer de les atteindre. »

« Apprenez à vous mouvoir dans le cadre de la structure sociale – tenez compte des liens qui vous lient à toute la structure. Quiconque est incapable de faire cela ne peut pas être considéré comme un adulte. »

« Au sein d’une organisation sociale, on va développer des compétences bénéfiques pour l’organisation mais pas les vrais talents qu’on porte en soi, car ce n’est pas notre monde à nous. »

« Soyez prêt à investir de tout cœur vos capacités intellectuelles, votre argent et votre passion pour un objectif sain et réaliste. »

« Dépassez pertes-et-gains, devoirs-et-obligations; suivez seulement vos convictions. »

« Le sentiment qu’on a quelque chose à réaliser dans ce monde est l’une des conditions requises pour véritablement vivre sa vie. Ne vous en départissez jamais. »

« Afin de réaliser vos objectifs, ne perdez pas le moment-présent. »

« On atteint naturellement des résultats dès lors que certaines conditions ont été réunies. Accumulez les causes qui puissent produire le résultat escompté. »

« Tout change. Juste comme passent les mauvaises choses, de même font les bonnes choses ; chérissez l’instant-présent. »

« Méditer sur le passé est une bonne chose, mais ne vous accrochez pas au passé. »

« N’oubliez pas cette réalité que vous mourrez un jour ou l’autre. »

« La crédibilité, l’honnêteté, la loyauté et la sincérité sont vos meilleures amies, de conserve avec une réelle bonne volonté. »

« Après avoir fait de votre mieux, le résultat est entre les mains du principe de causalité. Il est inutile de juger le résultat bon ou mauvais. »

« Un cœur qui sait témoigner de la gratitude est la plus belle et la plus précieuse qualité dont puisse faire preuve un être humain. »

« Quelqu’un d’apparemment bon et équilibré qui n’a pas résolu le problème de l’écart peut être facilement ébranlé par la calomnie ou des rumeurs dénuées de fondement, simplement parce que ce n’est pas de la bonté authentique. »

« Derrière ce qu’on a coutume d’appeler l’amour se dissimulent les sentiments violents et effrayants de haine, de jalousie et de colère, qui parfois peuvent engendrer le désir de tuer. Cela naît de l’énergie vitale et de l’instinct de survie. »

Le discours de Rôshi me fournissait matière à réflexion. Comme but dans ma vie, je souhaitais atteindre les choses dont il parlait. Au moment où je songeais à mon avenir, Rôshi dit soudain, comme s’il lisait à travers moi :

« Si vous avez le type de caractère qui vous laisse insatisfait après des petites réalisations, alors vous pourriez aussi bien mourir de la Grande Mort. »

« Moi ? Prendre cela pour le but de ma vie ?! »

Ses propos m’avaient d’abord surpris, mais au fond de moi, je n’étais pas si surpris que cela. Peut-être était-ce précisément le Zen que j’avais cherché depuis tout ce temps. J’avais pris le Zen comme un moyen dans la vie, mais il était en train de dire d’en faire le but. N’importe comment, cela semblait tout de même un peu excessif !

Aujourd’hui même, alors que je regardais la mer, j’avais fait cette expérience inoubliable. Ma confiance dans le Zen en était ressortie inébranlable. Jusque-là, mes occupations favorites avaient été l’accumulation des savoirs, y cherchant quelque vérité, la critique d’arts, et faire de l’exercice. C’était des occupations vraiment très répandues, mais elles ne me satisfaisaient pas pleinement. En dehors du Zen, il n’y avait rien qui me passionnait au point de m’y adonner sans me lasser. Le Zen est merveilleux car il est complet en lui-même et ne manque de rien.

« Au fur et à mesure que votre pratique du Zen progressera, vous acquerrez la capacité de voir et de comprendre les choses avec bien plus d’acuité. Vous atteignez un point de vue universel. Vous arrivez à une vision pénétrante qui embrasse toute la vie, qui vous révèle sa valeur inappréciable et vous rend fou amoureux d’elle. »

Je pensais bien qu’un point de vue universel et une vision pénétrante étaient des qualités indispensables pour mener sa vie.

« Quand vous retournez à la vie ordinaire, vous devez vous asseoir chaque jour matin et soir. La vie de tous les jours devient votre dôjô. Au travail, tenez-vous-en à votre tâche, objectivement, et sans laisser l’écart s’insinuer entre vous et la chose elle-même. »

« Dans votre vie sociale, continuez seulement à « pétrir » le moment-présent. Vous serez alors capable de travailler efficacement sans ressentir de stress. Regardez votre vie quotidienne comme une pratique religieuse, et faites bon usage de chaque circonstance parce que c’est cela, pratiquer le Zen. »

Pour la vie quotidienne, l’enseignement de Rôshi était un véritable manuel d’instructions pratiques faciles à comprendre.

« La vie en société est remplie d’objectifs à atteindre. Le milieu vous pousse à y répondre de manière spécifique. Pour ce faire, nous utilisons notre corps et notre esprit afin de parvenir au résultat escompté. Voilà ce qu’est la vie en société. »

« Nous sommes dotés de six organes de perception: les yeux, les oreilles, le nez, la langue, le corps, et l’esprit. Les six objets de perception correspondants sont: la forme, le son, l’odeur, le goût, la sensation, et les phénomènes mentaux. L’esprit opère selon la loi naturelle en réponse à ce qui se présente à tout moment. Il fonctionne selon les circonstances, en fonction des conditions. Quand ces circonstances s’évanouissent, une fois qu’elles ont disparu, il ne reste aucune trace d’elles nulle part. »

« L’Illusion n’existe nulle part. Même l’Illumination se produit en réponse au moment et aux circonstances, puis disparaît sans laisser de traces. On dit qu’Illusion et Illumination sont une, mais nulle chose telle que l’Illusion ou l’Illumination ne peut être trouvée dans le fonctionnement des sens eux-mêmes. »

« Dans le monde ordinaire, on ne voit guère d’identité entre Illusion et Illumination. L’Illusion, qui est causée par l’écart entre vous et la chose elle-même, crée des problèmes parce qu’on pense en termes d’avant-et-après. »

« L’Illumination, c’est « l’abstraction de tout » parce qu’il n’y a aucun écart entre des choses comme devant et derrière, ou avant et après. »

« Vous devez comprendre que le moindre écart vous fait considérablement dévier. »

« Finalement, nous produisons des résultats en utilisant notre corps et notre esprit. Ce sont ces deux composantes qui nous permettent d’agir sur le monde extérieur. Le fonctionnement de notre esprit et de notre corps eux-mêmes est l’œuvre de la causalité. C’est la condition du moment-présent, maintenant. »

« Le moment-présent, c’est le moment-présent. Mais ne pas demeurer dans le moment-présent, c’est le véritable moment-présent. Pratiquer le Zen revient à réaliser cela du fond du cœur, du tréfonds de l’âme. »

« Il n’y a rien dans le monde à quoi s’attacher. La Voie consiste à simplement faire les choses. »

« Mais vous saisissez tout cela maintenant, n’est-ce pas ? »

« Quoi que ce soit que vous voyiez, entendiez, écriviez, souleviez, ou posiez, chaque fois que vous vous asseyez, que vous vous levez, ou que vous marchez – tout ce que vous faites -, saisissez ce moment dans ses moindres détails. Quand c’est fini, ne vous en préoccupez plus. C’est le point capital pour faire simplement la chose elle-même. »

« C’est tout ce qui compte dans nos existences. Nos vies sont faites de nos actions présentes, chacune à un moment donné. Le point crucial, c’est si oui ou non nous faisons simplement les choses, ou pas. La vie va dépendre de l’adéquation ou non de nos actions avec la réalité phénoménale. En d’autres termes, faisons-nous simplement les choses, ou pas ? »

« Cette affirmation qui balaye tout le reste vise le monde de l’unité où nous devenons la chose elle-même. Un ancien grand Maître du Zen disait : « La Voie est indépendante du savoir ou du non-savoir. » C’est le monde naturel antérieurement à la perception. La seule chose à faire est de cesser d’évaluer, et de simplement agir en réponse à ce qui se passe à chaque moment. Parce qu’il n’y a pas de Moi, on s’assimile à la réalité et on éprouve en vérité un sentiment de plénitude absolue. »

« Quand vous découvrez qu’il n’y a vraiment rien que vous ayez à faire, c’est tout votre être qui fait l’expérience du Soi paisible qui existe simplement et dans le moment-présent. Vous expérimentez chaque chose avec votre être tout entier. Et parce que vous faites l’expérience de la chose telle qu’elle est, il n’y a ni manque ni excédent. C’est ce qu’on appelle la « Voie », ou Zanmaï. »

« La pratique du Zen consiste à agir simplement en fonction de ce qui se passe dans le moment. »

Ces propos renfermaient l’instruction la plus importante. C’était un exposé concis de l’attitude mentale dans laquelle on devait aborder la pratique du Zen dans nos vies quotidiennes.

« Un éléphant ne saute pas de joie devant les traces d’un lapin. Pas d’auto-congratulation pour de petites réalisations ! »

Cette façon unique qu’avait Rôshi de réprimander tout en encourageant était formidable. J’aurais voulu lui dire quelque chose mais je n’arrivais pas à trouver les mots.

« L’effort de s’assimiler en permanence à ce que l’on fait et de rejeter les pensées décousues, c’est cela qu’on appelle la Voie. »

Comme ces propos me touchaient ! Je connaissais le mot « Voie », mais j’ignorais complètement sa signification précise.

« Devenez un de ces hommes qui sauveront le monde. L’humanité sinon va droit à sa perte, corrompue par les civilisations que l’homme a lui-même créées avec son intellect. Aujourd’hui, alors que l’ego humain a pris une ampleur démesurée, il est urgent de restructurer la famille et la société pour que s’y développent les valeurs et l’indépendance de l’homme au meilleur sens de ces termes. »

« Regardez la plupart des familles aujourd’hui. Pères et mères ne remplissent pas leur rôle de parents. Par conséquent, les mœurs et la moralité dégénèrent dans les générations montantes. Le résultat sera le développement d’une mentalité de mufle sans aucun sens des responsabilités. »

« La prévenance et la considération pour les autres gens ou pour le bien commun ont déchu au profit du chacun-pour-soi et des ambitions personnelles, commodément rangés sous l’étiquette « liberté » ou « indépendance ».

« Les gens qui appartiennent à ces générations n’ont ni principe, ni règle, ni discipline, et manquent de toute raison de vivre. Ils vivent purement et simplement comme des animaux humains. »

« Ils n’ont aucune vision de l’existence, de leur pays, ou du monde. Leur seule vision de la vie est basée sur l’égoïsme et la plainte. »

« Ils n’ont pas d’idéaux ou de rêves salutaires étant donné qu’ils n’ont pas développé les facultés pour imaginer systématiquement leur avenir et le construire. »

« Ils ont été privés des éléments essentiels à la croissance et au développement ; en conséquence, ils ne savent pas ce qu’ils veulent faire, ni ce qu’ils ont à faire. Dans de telles conditions, la société tombe en ruine. »

« C’est une situation terrible ! Nous avons besoin de véritables guides à présent, de guides qui aient réalisé le vrai Soi. »

« Vous ne pensez pas ? Si ce n’était pas le cas, vous ne seriez pas digne d’être appelé un humain ! »

« Il vous appartient – oui, à vous – de commencer ! Allez-vous le faire, ou pas ? »

Ses propos soulevaient une détermination en moi. Il disait d’être d’abord un véritable homme avant d’être un scientifique ou un chercheur. Je m’inquiétais de savoir comment le bonheur individuel apporté par la pratique du Zen pouvait se communiquer aux autres. C’était très important, et j’étais heureux d’entendre que lorsqu’on se réalise entièrement en tant que personne, on acquiert la capacité de donner en retour quelque chose de précieux à la société.

Qui pourrait dire « non » à la question : « Allez-vous le faire, ou pas ? » Seulement, si vous répondez « oui », ce n’est guère qu’un son qui sort de votre bouche. Il n’y aurait d’autre moyen de convaincre Rôshi que de lui apporter la preuve concrète d’un tel engagement. Quand cela se produit, ses plus profondes bénédictions vous accompagnent, j’en suis sûr.

On dit que pour vraiment se rendre compte de ce qu’est réellement un pratiquant du Zen, il suffit de regarder sa vie quotidienne. On peut se faire une idée de son Kyôgaï à partir de ses actions de tous les jours. Ce qu’on appelle Kyôgaï, c’est l’œil de l’esprit qui voit dans la nature humaine et a la vertu d’influer sur les gens ; c’est-à-dire que sa compréhension de la nature humaine et sa compassion envers les autres êtres humains deviennent une sphère d’influence bénéfique. Je pouvais difficilement juger du Kyôgaï de Rôshi. Il y a de la chaleur dans ses yeux et de la bienveillance dans ses paroles. Parfois, il pousse un cri : katsu ! Quelquefois, il boit. D’autres fois, il chante. Son enseignement va de comment pratiquer le Zen à l’essence de l’éducation, en passant par la philosophie de l’art, et les questions politiques. La profondeur de son absorption est évidente quand il boit du thé ou qu’il tape sur le clavier de son ordinateur. Il y a d’innombrables choses qu’il a dites qui auront eu un impact profond sur moi.

Le septième jour – Leçon du zen : chaque circonstance est unique

A midi, je me trouvais dans le cimetière, derrière le dôjô, ne faisant que marcher et respirer. Je m’étais absorbé dans l’action de respirer à chaque fois profondément, sans aucune pensée. Cette incontestable tranquillité, me disais-je, traduisait un esprit immobile. Bien que j’aie entendu ce terme auparavant, c’était la première fois que je réalisais vraiment ce qu’était la capacité de s’absorber dans l’action elle-même. A quel point mon esprit s’était affermi ! Il réalisait soudain, en l’intégrant, l’enseignement confucéen : « Avoir entendu le matin la vérité de la Voie et mourir le soir même sans problème. »

L’après-midi, j’allai en ville et je m’arrêtai par hasard dans un petit restaurant qui servait des nouilles. Une vieille femme qui pouvait avoir l’âge de ma mère commença à me parler. Elle raconta la pauvreté et les grandes difficultés qu’elle avait connues au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Coïncidence, elle mentionna l’épouse de Ryûzan Inoue Roshi, le frère aîné de Kido Roshi, et relata comment la femme de Ryûzan Roshi avait l’habitude de partager sa nourriture avec elle au moment de la grande disette après la guerre. Je fus ému aux larmes par son histoire. Au moment de quitter le restaurant, je joignis les mains en signe de gratitude pour sa sincérité. Je ne pensais pas la revoir jamais.

« Ce doit être comme pour l’esprit de la cérémonie du thé », pensai-je, « Une occasion, une fois dans la vie ! »

On s’imagine que l’essence du Zen est difficile à atteindre, mais voilà que je pouvais la découvrir naturellement et immédiatement. Jamais je n’avais espéré avant de venir ici que mon esprit et mon cœur seraient transformés en si peu de temps.

Je versai des larmes de gratitude envers Roshi sur le chemin du retour au dôjô. Dans le même temps, ma résolution de mourir de la Grande Mort devenait ferme et définitive.

J’énumérai à Roshi les différents changements qu’avait subi mon esprit.

« Quand on pratique le Zen, les impuretés présentes dans notre esprit s’en vont, et nos pensées deviennent de plus en plus justes. »

C’est vraiment un phénomène merveilleux que la modestie, la douceur, la gratitude et la bonté se manifestent dans notre attitude envers les autres au fur et à mesure que notre esprit et notre cœur se purifient sans qu’on en ait même conscience. Il était remarquable que cette seule et unique respiration ait réordonné le mental pour aboutir à cette transformation, malgré que je n’aie jamais visé ce but en pratiquant le Zen. C’est un univers dont les psychologues et les éducateurs ignorent tout, dont ils ne pourraient même pas rêver. En vérité, le Zen est un monde qui tient du miracle.

Le huitième jour – S’oublier soi-même dans l’activité, c’est cela le Zen

Pendant le zazen du matin, je tâchai de calculer combien de pensées surviendraient dans mon esprit. Lorsqu’une pensée apparaissait, je la comptais comme une seule. Si en moi-même je me disais, « Une pensée vient de surgir », je prenais aussi cela en compte et je multipliais par deux. Toutefois, je ne comptais pas comme des pensées le compte lui-même – un, deux, trois… J’estimai le nombre de pensées à 54 en 30 minutes. Ce qui faisait une pensée toutes les 33 secondes. J’ai l’état d’esprit d’un scientifique, je voulais des données objectives afin de déterminer si ma pensée involontaire survenait trop souvent ou pas. Je faisais cela en toute bonne foi.

Je fis part de ma découverte à Roshi. Il déclara que j’avais beaucoup trop de pensées, puis me réprimanda.

« Ne vous livrez pas à de telles idioties, malheureux ! Vous êtes bien un intellectuel ! »

Ce qui semblait inquiéter Roshi, c’était que je sois en train d’analyser scientifiquement le Zen en établissant un rapport entre la pensée involontaire et le temps. Analyser le Zen nuisait inévitablement au pratiquant.

Avant tout, analyser sa pratique du Zen est à l’opposé de l’absorption puisque le fait d’analyser dresse un moi pratiquant le Zen face à un moi qui l’analyse. Cette sorte de pratique du Zen relève de la dualité. Il est impossible d’atteindre le salut par la pensée duelle. La souffrance de l’humanité provient des nombreux « Moi » créés de la sorte. Le Zen est le moyen d’empêcher que de telles divisions se produisent. Dans la pratique du Zen, on devient la chose ou l’action elle-même, que ce soit manger, marcher, parler, etc.

La deuxième raison – celle-là s’applique spécialement au scientifique – est que les hommes s’attachent à la représentation intellectuelle du monde, qui a été élaborée via l’activité de notre pensée. La pratique du Zen ne fait appel à aucune connaissance, compréhension ou discrimination intellectuelle. C’est l’effort de demeurer absorbé en toute circonstance et c’est l’univers du non-attachement à la représentation conceptuelle du monde établie à partir de l’expérience passée.

Troisièmement, si on commence à analyser l’absorption, ce n’est plus de l’absorption. Une analyse de l’absorption pourrait être considérée comme une étude scientifique, mais cela n’a rien à voir avec la pratique du Zen. On peut peut-être faire du Zen un objet d’analyse scientifique. Cependant, l’analyse scientifique ne pourrait jamais développer notre kyôgaï. A la suite de cet épisode, je me retrouvai souvent à un carrefour où j’avais le choix entre continuer à pratiquer le Zen ou l’analyser. Pourtant, il ne fait maintenant aucun doute que la disposition du scientifique à expérimenter les choses a été par la suite la force qui m’a poussé dans ma pratique du Zen.

« Aujourd’hui, oubliez votre respiration, et laissez-la respirer comme elle fait d’habitude. Ignorez les pensées qui surgissent dans votre esprit. »

A l’issue du petit déjeuner, Roshi me renvoya avec ces mots au zendô.

Ses instructions semblaient très difficiles à mettre en pratique, particulièrement pour un débutant comme moi. « Ignorer les pensées et les émotions qui surgissent, ne pas s’en occuper », cela semble facile à première vue, mais c’est en réalité tout à fait difficile.

Les phénomènes mentaux – pensées, concepts, émotions, etc. – se produisent instantanément, sans considération d’heure ni de lieu. Cela arrive aussi, bien sûr, en faisant zazen. Une fois qu’une simple excitation a eu lieu dans notre esprit, nous avons tendance à lui associer une pensée qui surgit l’instant d’après. Et on se met alors à penser en continuant à enchaîner de la sorte pensée sur pensée.

Une personne ordinaire est incapable de déceler l’apparition ou la disparition du moindre mouvement dans son esprit. La raison en est que la plupart des gens produisent un flot continu de pensées et n’ont jamais observé par eux-mêmes la condition d’un esprit sans pensée où l’on distingue clairement l’apparition et la disparition des pensées. Mais en pratiquant zazen, on arrive à l’état de non-pensée et on peut le maintenir. On est alors capable d’ignorer toute pensée qui survient dans notre esprit.

Quelle différence y a-t-il entre un homme ordinaire et un homme qui pratique le Zen ? La personne ordinaire ne connaît pas l’état des choses telles qu’elles sont. Elle est facilement troublée et devient prisonnière des pensées et des émotions. Mais par la pratique du Zen, on atteint ou réalise le moment-présent absolu, Maintenant. Parvenu à cela, vous pouvez couper consciemment n’importe quelle pensée à la racine, et conserver ainsi le moment-présent vierge de toute pensée naissante.

Seule la personne qui a fait l’expérience du moment-présent absolu peut ignorer les pensées qui surgissent, et les laisser aller sans s’en préoccuper. La manière la plus efficace de se livrer à la pratique du Zen n’est pas de couper les pensées, mais de les ignorer en ne s’en occupant pas du tout. C’est le chemin le plus court vers l’Illumination, mais il est impraticable pour un débutant. Celui-ci ne ferait que s’égarer en l’empruntant et passerait la majeure partie de son temps dans la confusion et le doute.

D’autres maîtres du Zen que j’ai rencontrés depuis m’ont expliqué avec magnificence la vérité du Bouddhisme ou le Dharma, mais je n’ai pas trouvé satisfaisante leur guidance en général car ils n’appréhendaient pas suffisamment mon état mental, et ils n’arrivaient pas à me guider convenablement en tenant compte de mon niveau de pratique. En fait, ils semblaient manquer de discernement et de compréhension de l’humanité. Alors que Kido Roshi, lui, sait « gratter là où ça démange ».

Le but des instructions initiales de Kido Roshi pour la pratique du Zen est avant tout de fournir rapidement une solide capacité d’ignorer les pensées qui surgissent. Notre système de connaissance repose sur l’illusion de l’opposition. Par conséquent, afin de posséder la juste pratique du Zen, il est essentiel que l’enseignement soit donné pas à pas en fonction de notre niveau de compréhension. Originellement, il n’y a pas de paliers dans le Dharma, mais une guidance sans considération de la personnalité du pratiquant mènerait celui-ci à l’égarement. Ignorer l’apparition des pensées se situe au plus haut niveau de la pratique du Zen. C’est cela la véritable absorption. Mais si cette approche est donnée à un pratiquant qui n’a pas le niveau requis, cela le mènera probablement à la confusion. Le remède, s’il n’est pas administré convenablement, peut devenir un poison. Si on me l’avait donné dans les débuts de ma pratique, je me serais sûrement égaré.

De nos jours, on a facilement accès aux recueils des anciens grands Maîtres du Zen, tels le Shôbôgenzô, le Mumonkan, et le Hekiganroku. Mais on ne peut pratiquement pas les comprendre, encore beaucoup moins les appliquer à notre pratique du Zen. Aussi difficiles et éminents que puissent être ces recueils, la question de leur compréhension ne manque pas de se poser au niveau de notre pratique du Zen. Un Maître du Zen nommé Daie, dans l’ancienne Chine, brûla le Hekiganroku parce qu’il craignait que sa lecture ne trouble les pratiquants. Je pense qu’il fit cela par amour et grande compassion pour tous les êtres vivants.

L’enseignement, les recueils des anciens Maîtres du Zen, ou même les Maîtres du Zen eux-mêmes peuvent devenir soit des poisons, soit des remèdes pour un pratiquant du Zen, si l’on ne sait pas faire preuve de discernement. Bien qu’on leur fasse confiance pour nous guider, il faut prendre garde de ne pas s’y attacher au point d’en devenir esclave. Le Zen désapprouve la pratique de l’obéissance aveugle. Nous avons foi en l’enseignement; mais en même temps, on ne doit pas s’y attacher. Assimiler la subtile contradiction qu’il y a entre les deux est l’essence de la pratique du Zen. Il y a beaucoup de gens qui n’arrivent pas à penser en dehors d’un cadre établi. Je doute que ces gens puissent comprendre le cadre paradoxal du Zen. C’est pourquoi un professeur de Zen doit être un vrai maître qui a réellement fait l’expérience de l’Illumination et connaît personnellement la voie du salut. Seul un véritable maître de la Voie peut guider les autres d’une manière telle qu’ils ne s’attachent pas à l’enseignement.

Mes journées se passaient simplement en fonction de l’écoulement naturel des choses. Je parvenais enfin à pratiquer l’absorption en posture assise. « Ignorer les pensées qui surgissent » signifie : ne rien faire. Kido Roshi avait dit auparavant que cette méthode-sans-méthode (ou non-méthode) est la véritable « méthode » du Zen. Je comprenais vraiment ce qu’il voulait dire (mais je n’imaginais jamais à l’époque que je devrais produire des efforts surhumains et incessants sur une longue période à venir afin de maîtriser cette méthode-sans-méthode).

Roshi donna une causerie sur le Dharma à l’heure du thé, l’après-midi. Ses propos concernaient la formation de la structure mentale et ses mécanismes de fonctionnement. J’étais spécialement intéressé par sa description du principe qui se cache derrière le Zen, qui purifie notre structure mentale et nous assure le bien-être absolu qui va de pair avec ce que l’on appelle le « Salut », « l’Abstraction du corps et de l’esprit », ou « l’Illumination », « l’Éveil ».

Il suffit d’observer des enfants pour comprendre clairement ce que signifie le principe du Zen de simplement faire les choses. Avant qu’un enfant ne commence à parler, il est réellement en état d’absorption. Et même avec l’acquisition du langage, jusqu’à environ l’âge de six ou sept ans, il demeure dans l’état de non-pensée. Les enfants se contentent de crier, de se mettre en colère, ou de manger comme cela leur plaît. Chacune de leurs actions laisse une trace insignifiante dans leur esprit, ce durant une longue période. Il est impossible de prévoir ce qu’ils vont faire l’instant d’après. Ils crient à un moment donné et rient au suivant. Ils vivent dans le monde de la non-pensée. Le Zen est le retour à ce mode d’innocence. La non-pensée est la cause de la cessation de l’Illusion et de l’Illumination de l’esprit. Les enfants constituent d’excellents modèles pour les pratiquants du Zen.

Il y avait beaucoup de choses concernant le Zen qui n’étaient pas claires pour moi. Il y avait beaucoup de choses que je voulais savoir au sujet du Zen. Mais à présent, la chose la plus importante que je voulais savoir, c’était comment pratiquer le Zen dans la vie quotidienne après que j’aurais quitté le dôjô. Si la pratique du Zen n’avait pas de rapport avec la vie de tous les jours dans le monde ordinaire, cette pratique-là ne serait rien d’autre qu’une expérience éphémère qui flatte notre Ego.

La tâche d’un chercheur est d’exploiter jusqu’au bout de nouvelles idées. Je suis constamment en train de penser pendant que je travaille. Mais ce genre d’opération intellectuelle semblait tout à fait à l’opposé de la « non-ingérence » dans les choses et le fait de les prendre juste telles qu’elles sont. Si le Zen s’opposait à toute forme d’activité intellectuelle, je ne pourrais pas accepter le Zen. Soulevé par cette question, un certain doute mêlé d’inquiétude s’immisça dans ma pratique du Zen.

« Lorsque vous travaillez sur un ordinateur, le fait d’être en train de penser est tout à fait naturel. Même si plusieurs pensées surgissent, elles ne disent pas : ‘Voici une nouvelle pensée’. Les pensées qui surviennent durant votre travail ne font qu’un avec votre tâche et l’ordinateur. Lorsque chaque action ou chaque activité est terminée, c’est du passé ; il n’en reste nulle trace à laquelle s’attacher. Les pensées ou autre activité mentale n’ont pas de forme fixe ou réelle. Dès l’origine, les pensées suivent la fonction naturelle qui ‘abstrait tout’, fait mourir toute chose à elle-même. »

« Le problème, c’est le Moi qui est conscient des pensées qui s’élèvent. S’il n’y a pas de Moi pour les percevoir, alors les pensées sont naturellement coupées de tout contexte de par l’activité générée par votre travail. Par conséquent, consacrez-vous totalement à la tâche elle-même. Comprenez-vous ce point ? Se soucier de savoir si des pensées s’élèvent pendant le travail est une perte de temps et produit la pensée duelle. Oubliez ce mode de pensée et ne faites que vous absorber dans votre travail. »

« Bornez-vous à faire seulement votre travail de tout votre être. Parfois, vous devez détourner les yeux de l’écran de l’ordinateur et vérifier attentivement si vous fonctionnez véritablement de façon libre, et non pas en étant attaché à votre travail. Quand vous êtes vraiment simplement en train de faire le travail proprement dit, et non pas en train d’être mené par lui d’une façon ou d’une autre, alors le travail se fait de lui-même. Le salut passe par là, par l’état de non-Moi. »

« Si votre travail n’a laissé aucune trace dans votre esprit une fois que vous l’avez terminé, cela signifie que vous êtes devenu votre travail et que le Moi n’a pas interféré. Le Maître zen Dôgen disait: ‘Comment trouver la non-pensée ? En ne pensant pas.’ Il voulait dire qu’il faut s’oublier entièrement dans l’activité à mesure qu’elle se déroule. »

« Coupez rapidement les pensées erratiques et revenez toujours au moment-présent. Parce que vous vivez dans l’idée qu’il y a ‘moi-et-les-autres’, des choses vous stressent. Coupez la pensée involontaire de façon que l’esprit ne se laisse pas distraire ; reposez-vous un moment, puis reprenez le travail. Si vous êtes fortement concentré, les pensées qui n’ont pas trait à votre travail s’en vont naturellement. Ne vous tourmentez pas avec cela. »

« Quand vous faîtes un travail de création qui nécessite de manipuler des idées, une pensée libre et vigoureuse est nécessaire. Ce n’est pas de la pensée inutile, involontaire. Utiliser ce genre de pensée dans ce qu’elle a de plus constructif, c’est le Dharma. Lorsque c’est le moment de penser, le fait de penser est la Voie elle-même. »

« Quand on n’a plus besoin de penser, il faut revenir à l’état de non-pensée et juguler les pensées inutiles. Si le moment-présent n’est pas isolé de l’avant et de l’après, des pensées et des images apparaissent constamment, comme si elles passaient par une porte qu’on aurait oublié de refermer. Lorsque le commutateur de la pensée [involontaire] est sur « automatique », vous perdez le contrôle de la situation. »

« A mesure que votre capacité d’absorption mûrit, tout se détache naturellement. Pour l’instant, vous devez seulement continuer à faire de gros efforts. »

C’était un grand soulagement d’entendre cela. L’essence du Zen est contenue dans quoi que ce soit que l’on fasse; cela n’a rien à voir avec le fait de penser ou de ne pas penser. Quand vous pensez, vous devez penser avec l’esprit et le corps tout entiers. Ce qu’on entendait par « juguler les pensées », c’était se défaire du mental ordinaire qui crée l’écart entre soi et ce que l’on est en train de faire. Il faut retourner au moment-présent, revenir à zéro, à l’issue du plus petit mouvement de la pensée. On appelle « non-pensée » la condition de l’esprit où le moindre mouvement de la pensée est distinct et sans liaison avec le suivant. Afin de maintenir cet état de « non-pensée », il faut s’absorber de tout son être dans le travail qui est en train de se faire. En fait, nous existons déjà dans le moment-présent, dans l' »ici et maintenant », et dans la réalité ; par conséquent, il est naturel qu’avec chaque moment qui passe, les choses passées soient finies. Le fait d’entendre cela éclaircissait le plus grand doute dans lequel je me sois retrouvé en tant que chercheur. J’étais grandement soulagé.

A vingt-trois heures, après le zazen du soir, on organisa une fête pour marquer la fin de ma première retraite de Zen.

A Shôrinkutsu, chacun peut à tout moment avoir un entretien personnel avec Roshi pour s’enquérir de la Voie. Roshi répondra aux questions de la personne jusqu’à ce que toutes ses interrogations aient été levées. Et à la fin des repas, il donne de précieuses causeries sur le Dharma. Les deux types de ressources furent d’un grand secours pour moi. Mais ces petites fêtes offraient aussi chacune une belle opportunité. C’était une chance non seulement de pouvoir exprimer franchement son avis, mais aussi de pouvoir écouter les propos de Roshi dans une atmosphère où l’humeur était à la détente.

Nous bavardions, Roshi et moi. Deux de ses disciples étaient assis en silence avec nous, écoutant simplement ce qui se disait. Mes questions étaient franches, j’en posais beaucoup sans la moindre hésitation.

« Que pensez-vous de la compréhension d’Ikkyû et de Ryôkan ? »

« Leur compréhension et leur compassion sont très profondes. Vous devez les estimer à leur juste valeur mais vous ne pouvez pas les partager. En tant que pratiquant du Zen, vous ne devez pas juger les grands maîtres du Zen. Vous devez les respecter et tirer leçon de leurs styles contrastés dans leur effort pour atteindre la Voie. »

« Un moine zen de haute vertu disait autrefois : ‘Le Zen d’Ikkyû et de Ryôkan mérite le respect, mais on ne doit pas s’en inspirer.’ Vous devez pratiquer dur pour vous rendre compte de ce qu’il entendait réellement par là. »

« Il y avait un maître du Zen en Chine nommé Gantô, qui était le disciple de Tokusan et le frère-dans-le-Dharma de Seppo. Il fut décapité par un fonctionnaire du gouvernement durant la période où on réprimait le Bouddhisme en Chine. On dit qu’il s’écria «Ouch !» au moment où sa tête fut tranchée. Plus tard, le maître zen japonais Hakuin ne pouvait croire à ce qu’on racontait. Hakuin se demandait comment Gantô, personnage Éveillé, aurait pu s’exclamer d’une manière si honteuse ? »

« Mais lorsque Hakuin atteignit la Grande Illumination, il sauta de joie en s’écriant : «Quelle dignité, ce Gantô !»

« Savez-vous si le cri de joie de Hakuin est le même que celui de Gantô ? »

« A l’instant où Hakuin abandonna le corps et l’esprit, il devint lui-même Gantô et commença à danser de joie. Lorsque l’écart entre l’esprit et l’objet disparut, il devint l’objet lui-même. Il put totalement et parfaitement saisir Gantô. »

« Si vous ne cherchez pas à éclaircir vos doutes, vous ne pourrez pas faire clairement la différence entre la vérité et la fausseté. Hakuin, lui, vit son doute s’éclaircir avec le Grand Doute. »

« ‘Ouch !’ et ‘Quelle dignité, ce Gantô !’ sont deux exclamations qui n’ont rien à voir en termes de sonorité, de temps, de signification, et si l’on considère qu’elles proviennent de deux personnes différentes. On appelle cela des distinctions. Mais la fonction du Soi sans écart opère d’elle-même. Il n’existe que cette condition, et rien d’autre. On appelle cela la « Justice naturelle ». La chose est la chose elle-même : elle est telle quelle, cependant elle n’est pas telle quelle. La fonction du Soi transcende à l’origine l’identique et le différent, l’égalité et la discrimination, soi et autre que soi, ainsi que l’Illumination et l’Illusion. »

« C’est le Salut. Le but de la pratique du Zen est d’y parvenir par nous-mêmes. Que les choses soient claires ! »

« Que voulait dire Dengyo Daishi quand il disait : ‘Éclairez juste un recoin’ ? »

« Si vous entendez par recoin une petite partie de quelque chose, vous vous méprenez. Pour Dengyo Daishi, ‘une partie’ signifie l’univers et toutes choses. ‘Éclairez’ signifie montrer la bonne direction aux gens, en d’autres termes, leur présenter un idéal. »

Roshi répondait rapidement. La discussion était stimulante et pleine de l’esprit du Zen. Cela occasionnait une agréable sensation dans tout mon corps. A ce moment-là, je ne saisis pas la profondeur de ses réponses. Mais plus tard, à mesure que ma capacité d’absorption allait s’approfondir, la signification de ce que Roshi avait dit m’apparaîtrait à chaque fois de mieux en mieux. Et ce serait toujours accompagné d’un vague sentiment de satisfaction. Cela devint une source de confiance en soi et d’énergie positive d’une merveilleuse signification dans ma vie.

Cette expérience est caractéristique de l’éducation zen. Elle diffère de l’éducation scolaire à la japonaise où l’accent est mis sur la mémorisation. Le Zen est le monde de la réalisation par la pratique concrète et on ne peut pas du tout y accéder par le savoir ou l’explication. Un pratiquant ne peut saisir dans l’enseignement du Maître que ce qui correspond à son niveau de compréhension actuel. Le maître n’essaiera jamais de hâter inutilement son enseignement. Notre capacité à comprendre, à saisir l’enseignement augmente naturellement à mesure que s’approfondit notre pratique. L’enseignement est donné spontanément aux pratiquants qui travaillent dur, mais pas à ceux dont les efforts ne sont pas méritoires. La loi de causalité est vraiment juste. La réalisation dépend de notre effort. C’est l’essence du Zen.

Une caractéristique remarquable du Zen est qu’au fur et à mesure que notre pratique progresse, notre pensée devient plus active intellectuellement, et plus rigoureuse. A mesure que notre esprit se calme, notre pensée devient fertile, claire, capable d’appréhender les choses sous de multiples aspects. Pour un scientifique, c’est extrêmement profitable.

Le pratiquant apprend à gérer les émotions qui surgissent en lui. Son esprit est plus calme et n’est pas troublé par une émotivité excessive.

Bien que Roshi ne soit pas un scientifique, sa brillante capacité d’analyse doit être due à la profondeur de sa compréhension. Au stade où j’en suis actuellement, je puis dire qu’avec plus de dévouement et plus d’effort, je pourrais probablement obtenir, moi aussi, la même capacité que lui.

« Dorénavant, vous serez capable de comprendre les sutras et les recueils des grands maîtres du Zen. Ils deviendront si intéressants que vous ne pourrez plus vous arrêter de les lire. Mais vous ne devez pas les lire parce que cela ne vous apportera qu’une satisfaction intellectuelle. Et c’est une malédiction de croire que vous comprenez leur signification simplement en les étudiant. »

« Une compréhension des sutras ne supprimera pas l’écart. La compréhension n’est d’aucune utilité dans le véritable travail sur soi. »

« Autant que possible, réfrénez la stimulation de l’intellect. La conceptualisation est comme un mécanisme animé d’un mouvement perpétuel; c’est le plus grand empêchement à la pratique du Zen. »

« L’inclination à pratiquer le Zen est le produit de notre tempérament et le désir de s’enquérir du Dharma. C’est ‘l’esprit-qui-cherche-la-Voie’. Chaque personne a un ‘esprit-qui-cherche-la-Voie’ et une approche de la pratique du Zen différents des autres. Leur capacité à se concentrer et l’intensité de leur résolution sont également différentes. Quelqu’un serait-il doté d’un intellect supérieur, si son aspiration à s’enquérir du vrai Soi est faible, son dévouement à résoudre cette question sera faible. »

« En définitive, le plus important, c’est ‘la Voie-qui-cherche-l’esprit’. »

« Bien qu’on ne puisse en tirer aucune conclusion, la plupart des gens qui viennent pratiquer le Zen sont très cultivés spirituellement. Ils ressentent fortement leur instabilité et leur manque de naturel, et ils cherchent à résoudre leur problème. Je dirais que le degré de contentement qu’ils désirent et l’intensité de leur aspiration à l’atteindre, liés à la gravité de leur propre problème et la compréhension qu’ils en ont, tout cela a un rapport étroit avec l’intelligence. »

Le discours éclairant de Roshi se poursuivit jusqu’à minuit. Il avait une pénétration très profonde de l’humanité car il avait observé de très près (jusqu’à la façon précise dont les gens tiennent leurs baguettes), du matin au soir, des gens de toutes situations dans leur vie quotidienne. En valeur et en importance, son discernement est de beaucoup différent de ce qu’un étudiant apprendrait dans des livres. Je ne pense pas que personne d’autre ait ce genre de compréhension profonde de l’humanité.

Peut-être qu’un jour apparaîtra un spécialiste d’un genre quelconque, au cœur et à l’esprit semblables à ceux de Roshi, qui s’est consacré à la pratique désintéressée du Zen – jusqu’au péril de sa vie – et qui se montrera de quelque utilité dans des secteurs tels que l’éducation, la société, l’existence quotidienne, ou encore la philosophie. Je souhaiterais que cela arrive bientôt, et pour servir les plus hauts desseins au profit de tous.

Le neuvième jour – Un souvenir terrible

Cela devait être mon dernier jour au dôjô. Je me levai à sept heures, nettoyai ma chambre, et fis ma toilette.

Au petit déjeuner, Roshi demanda:

« Quel est le goût du thé [que vous êtes en train de boire] ? »

Silencieusement et avec assurance, je ne fis que boire le thé.

« Vous introduisez encore l’esprit discriminant. »

Il n’acceptait pas ma réponse. Il était vrai que j’avais agi au moyen de l’entendement.

« Vous avez agi sous le coup de l’intellect qui a compris la question et ensuite a commandé l’action. »

« Tant que vous continuerez à utiliser votre tête, vous demeurerez dans le monde de l’illusion. »

« Vous voyez, n’est-ce pas, que vous n’êtes pas encore devenu la chose elle-même ? »

« Il vous reste quarante minutes avant de partir. D’ici là, allez vous asseoir dans le zendô. »

Juste comme je m’apprêtais à repartir chez moi, il me laissait ce terrible souvenir. Bien sûr, à tout moment, il faut que je préserve l’instant-présent sans aucun écart. Je dois maintenir la pureté de mes mouvements. Dans tout ce que je fais, il y a seulement l’effort pour devenir la chose elle-même.

Roshi, ses deux disciples, et tous les autres pratiquants, étaient là pour assister à mon départ. Je saluai avec les mains jointes comme en prière et montai dans la voiture qu’un des disciples conduirait pour m’emmener à la gare.

A l’avenir, ce serait à mon tour d’assister au départ d’autres pratiquants en saluant de la même manière alors que la voiture s’en irait, la suivant du regard jusqu’à ce qu’elle soit hors de vue, une fois cachée par la colline. Puis je m’inclinerais de nouveau profondément et paisiblement. Cela fait partie des Principes de Conduite de Shôrinkutsu-Dôjô. Mais pour l’heure, mon coeur est rempli d’une intense émotion en découvrant que des frères-dans-le-Dharma me regardent partir de la même façon. Mais à ce moment-là, je ne pouvais pas vraiment comprendre cette révérence que je jugeais imméritée.

Je sais combien il est important de bien agir envers les autres, mais je me demande si je fais vraiment autant preuve de sollicitude et de bonté que je le devrais ? Peut-être suis-je réellement trop rude avec les autres. Le fait de souhaiter sincèrement du bonheur pour quelqu’un qui rentre chez lui doit se traduire dans notre conduite. C’est vraiment une condition préalable pour l’édification du caractère. Cela me fit beaucoup réfléchir.

Mais maintenant, je regarde vraiment partir les nouveaux pratiquants du Zen dans un esprit fidèle à Shôrinkutsu-Dôjô. Cela fait une sacrée sensation. Mes sentiments sont en accord avec mes actes. C’est à la fois ce qui fonde les êtres humains et un idéal pour eux.

Sans aucun doute, un écart se forme quand le mouvement est transmis de l’esprit au corps. Je comprends intellectuellement ce que je dois faire, mais parfois je m’impatiente ou je m’irrite de ne pas pouvoir le mettre en pratique. La raison en est que le processus pour couper le courant des pensées et si embrouillé et fatigant parfois que cela ne marche pas de façon nette immédiatement. Nos considérations, discriminations et autres pensées involontaires interrompent le processus.

Le fait de se livrer à la pratique du Zen a pour effet de réduire l’écart. Après avoir lu maints discours sur le Dharma et en me fiant à mon expérience personnelle, il semble que le non-Moi puisse être là où esprit et corps ne font plus qu’un : l’écart entre esprit et action disparaît complètement. Sans aucun doute, l’écart lui-même ne doit être simplement qu’une notion créée à partir d’une supposition. Mais aussi longtemps que l’on se cramponne à de telles notions, il est nécessaire de faire l’effort de s’élever et de se perfectionner soi-même. La pratique du Zen est l’effort pour supprimer cet écart. C’est la conclusion que je tire de ma réflexion sur le mécanisme de l’Illumination.

Comme le Shinkansen passait la gare d’Okayama, je me mis à pleurer de gratitude pour Roshi, une gratitude sincère. En vérité, la pratique du Zen fait verser beaucoup de larmes. Quand j’arrivai à la maison, éclatant une nouvelle fois en sanglots, des sanglots de gratitude encore, je racontai à ma femme mon expérience du Zen.

Ma pratique du Zen après cette expérience : plus besoin de chercher la vérité

C’est ainsi que s’acheva ma première expérience de la pratique du Zen à Shôrinkutsu-Dôjô ; toutefois, cela ne voulait pas dire du tout que l’état d’absorption était devenu une réalité permanente pour moi. Bien que j’en aie eu un aperçu infime, il était clair que quelque chose demeurait inachevé ou irrésolu. Après plusieurs autres séjours au dôjô pour pratiquer le Zen, je parvenais enfin à reproduire l’état où les pensées ne surgissent plus en zazen. A la suite de cela, zazen devint ma vie. Et faire des visites mensuelles au dôjô devint la joie de mon existence. Assurément, la condition qui nous est la plus naturelle, la plus détendue et la plus stable est celle où le mental n’en rajoute pas.

Pratiquer le Zen dans la vie quotidienne était aussi un gros problème. Mon travail me prenait tellement de temps que je n’arrivais pas à en libérer suffisamment pour zazen. Pour quelqu’un qui souhaite pratiquer le Zen tout en continuant à travailler, il n’y a pas d’autre endroit pour pratiquer que le monde tumultueux des besoins, des pertes-et-profits et de l’amour et de la haine. Mais comment accommoder l’état d’absorption à nos vies quotidiennes et au travail, le faire mûrir ? Quand bien même j’avais saisi le « comment », je me trouvais parfois désemparé dans certaines situations.

Dans des moments comme ceux-là, je prenais comme point de départ pour commencer à pratiquer les moments où je marchais ou ceux ou je mangeais. A Shôrinkutsu, quand je faisais le zazen marché, je ralentissais à l’extrême et me concentrais sur le plus petit mouvement des muscles des jambes. A tout moment et en tout lieu, j’essayais de trouver le moyen de retourner à l’ainsité des choses. En quittant le dôjô après ma première expérience en zazen, j’oubliais déjà comment seulement marcher. Je fis de nombreuses visites à Shôrinkutsu-Dôjô juste pour le redécouvrir.

Un autre problème était la disparité entre ma pratique au dôjô et ma pratique dans la vie quotidienne. Alors que je parvenais à continuellement « pétrir » mon état d’absorption à Shôrinkutsu, je n’y arrivais pas de manière satisfaisante dans la vie de tous les jours. De même, la disparité entre zazen en action et tranquillement assis constituait un autre problème. J’arrivais à couper les pensées involontaires en m’asseyant en zazen, mais j’étais submergé par elles autrement.

Toujours conscient de ces situations, je me donnais beaucoup de peine pour continuer à « pétrir » mon état d’absorption. Parfois, mon aspiration (ou esprit-qui-cherche-la-Voie) était forte et j’arrivais à prolonger ma pratique de l’absorption au bureau du campus de l’université. D’autres fois, mon aspiration allait être faible ; je passerais des mois à perdre mon temps.

C’est une erreur que de se livrer à la pratique du Zen en espérant un effet quelconque ou un résultat. On appelle « pratique impure du Zen » le fait de faire zazen dans une intention ou un but précis. L’entraînement authentique, c’est l’absorption dans la posture assise ; c’est l’absorption dans l’activité. En bref, c’est procéder à l’investigation de zazen en tant que tel ou de l’activité elle-même, sans y ajouter quoi que ce soit. Pourtant, l’absorption dans la posture assise et l’absorption dans l’activité entraînent bel et bien, c’est évident, des effets positifs.

J’ai visité maintes fois Shôrinkutsu au cours des huit années qui se sont écoulées depuis que j’ai commencé à pratiquer là-bas. A travers la pratique continue du Zen, mon caractère n’a cessé de se bonifier. Cela n’est pas occasionné par le fait que quelqu’un vous enseigne, mais par la continuation de la pratique de l’absorption elle-même. Sans la moindre croyance aveugle en une doctrine ou en Bouddha, ni aucune adhésion à une foi religieuse, il se façonne en nous un caractère de la plus haute moralité. C’est pourquoi le Zen est appelé à devenir l’école centrale du Bouddhisme. Je puis attester que des choses telles que la colère, la jalousie, les attachements, ont perdu en intensité, et que j’ai éprouvé une amélioration dans mon caractère. Mon visage et mon corps restent les mêmes ; mais à mesure que le mental ordinaire est rejeté, les fluctuations émotionnelles se calment d’une façon remarquable. Les attachements au monde extérieur ont diminué, et je commence à goûter la quiétude d’un mental apaisé et une présence d’esprit affirmée.

L’homme est fortement influencé par le monde extérieur à travers les objets de la vue, les circonstances, et les paroles des autres. En particulier, l’être humain est facilement troublé par les paroles des autres. J’étais aussi de ces gens que les propos des uns et des autres agitent comme un drapeau. Mais je ne peux imaginer à quel point ces paroles de Roshi m’ont libéré : « Écoutez ce que les autres disent de la même façon que vous écouteriez le bruissement du vent dans les pins ». A présent, je suis tout à fait capable de juste écouter lorsque d’autres parlent.

Ma capacité de concentration s’est considérablement accrue. Une fois que je me mets à travailler, une ou deux heures passent en un clin d’œil. Durant tout ce temps, je n’entretiens aucune conscience de moi-même. (C’est le stade actif du non-Moi. S’il y a totale absence du Moi, il n’y a même pas la perception du non-Moi lui-même. Mais comme je ne suis pas encore allé aussi loin dans ma pratique, la différence entre le Moi et le non-Moi n’est pas encore bien nette.) L’irritation et le stress causés par la grosse charge de travail que j’ai ont considérablement diminué.

Mais ce qui me réjouis par-dessus tout, c’est que j’ai acquis la ferme conviction que « Au-delà de tout ceci, il n’y a plus besoin de chercher la Vérité quelque part. » Les symptômes de cet « ulcère du cerveau » que j’avais avant de pratiquer le Zen ont complètement disparu.

Au moment où mes yeux ou mes oreilles sont sous le coup d’un stimulus quelconque en provenance du monde extérieur, aucune pensée ne surgit. C’est ce qu’on appelle le présent absolu. Mais chez une personne normale, l’esprit est troublé par les stimuli extérieurs, ce qui déclenche le processus de la pensée. Si l’on était pas pris dans cet engrenage par l’esprit discriminant, il n’y aurait pas de problème. Néanmoins, nous autres humains ordinaires ressentons des choses telles que l’aversion en face d’autres personnes et la frayeur quand on entend parler de la mort. C’est à cause des points de vue personnels que nous entretenons que nous souffrons. Afin d’éviter de tels malaises, il faut d’abord tâcher d’ignorer ces notions que nous bâtissons, puis acquérir la méthode qui consiste à prendre les objets du monde extérieur tels qu’ils sont. Enfin, il faut s’efforcer de faire cela constamment. La seule façon d’y parvenir, c’est de se mettre au Zen. J’ai acquis le moyen d’accomplir cela. Mais je souffre encore occasionnellement par la faute de mes mauvais penchants et de mes pensées nuisibles. Inutile donc de le dire, je ne suis pas encore capable d’évacuer totalement ma souffrance mentale.

Ce que mes efforts dans la pratique du Zen m’ont permis de saisir, c’est un aspect fondamental de la tradition japonaise. Par exemple, ma façon de me tenir à table s’est améliorée naturellement, et de mauvaises habitudes que j’avais prises en utilisant les baguettes ont disparu spontanément. Alors qu’un jour je buvais une tasse de thé, je me suis rendu compte que je tenais naturellement la tasse avec mes deux mains. J’ai redécouvert que le Zen avait été un fondement du savoir-vivre traditionnel japonais.

Éduquer un enfant à répondre « oui » avec obéissance, c’est éduquer l’enfant à juste simplement agir. Les paroles de réprimande d’un père qui gronde « Ne discute pas ! » seront parfaitement comprises si l’on suit les principes du Zen. L’habitude qu’a un enfant de chicaner devient la source de futurs problèmes pour l’enfant. Malheureusement, pourtant, nous avons perdu depuis longtemps le véritable sens de mots tels que « oui » et « ne discute pas ». Les pères d’aujourd’hui, qui deviennent surtout impressionnables, ne connaissent pas le véritable sens de ces mots ; et les enfants rejettent une telle manière d’être élevé qu’il considèrent comme étant d’un autre âge.

La signification des pratiques d’autres écoles bouddhistes devint parfaitement compréhensible à l’aune des principes du Zen. Psalmodier le nom de Bouddha est un moyen de demeurer en absorption. En psalmodiant continuellement ‘Namu Amida Butsu’ (« Je place ma foi dans le Bouddha Amida »), l’opportunité pour que des pensées involontaires surgissent diminue. La pratique du kôan (questionnements utilisés pour zazen), et spécialement celle du kôan « Mu » (« Qu’est-ce que ‘Rien’ ? ») à l’honneur dans l’école Rinzaï du Bouddhisme zen, fonctionne de la même manière. En essence, psalmodier « Mu« , « Namu Amida Butsu », ou encore « Namu Myôhô Renge Kyô » (« Je place ma foi dans le Sutra du Lotus ») revient au même.

Quand je me reporte en arrière, je trouve que je suis parvenu à réaliser beaucoup de choses. Cela me soulage que mon esprit soit beaucoup plus détendu qu’avant. Toutefois, je traîne encore de nombreux défauts bien humains, et aussi je n’ai pas encore atteint la stabilisation définitive.

Je ressens en moi la faiblesse de « l’esprit-qui-cherche-la-Voie »,

S’il vous plaît, riez de moi,

Cela ne pourra que m’inciter à pratiquer encore.

J’ai conservé en moi tel un trésor la beauté des jardins des temples zen de Kyoto depuis que je les avais vus pour la première fois au temps du collège. Quand j’y pense, le Bouddhisme zen a ajouté une qualité unique à la culture japonaise dans des domaines tels que l’arrangement des fleurs, la cérémonie du thé, la calligraphie, la peinture, les jardins, la cuisine, l’étiquette, les arts martiaux, etc. Le coeur de beaucoup de gens hautement cultivés, tels Sanraku Kanô, un des peintres les plus influents de la période médiévale; Bashô Matsuo, fondateur de l’art du haïku; et d’autres, était imprégné de l’essence du Zen. Des figures historiques clés, telles Tokimune Hôjô, un shogun de Kamakura qui extermina les troupes d’envahisseurs venues de l’empire mongol ; Takauji Ashikaga, fondateur du Shogunat de Muromachi ; Munenori Yagyû, maître épéiste de la période d’Edo ; Yoshio Ôishi, suivant principal de son maître Asano, qui se sacrifia pour se venger du seigneur Kira qui humiliait son maître ; Kaishû Katsu, homme d’État qui réussit le changement de régime du Shogunat de Tokugawa au gouvernement de Meiji, en protégeant le Japon contre les grandes puissances coloniales ; Takamori Saigô, commandant en chef de la force armée du gouvernement de Meiji, et ainsi de suite ; tous forgèrent leur coeur et leur esprit dans le Zen. Le Zen servait de culture spirituelle et de fondement aux familles de militaires et aux classes cultivées du Japon.

Pour remettre en vigueur ce mode de vie de jadis, je m’applique exclusivement à « pétrir » mon état d’absorption, sans interruption, quoi qu’il dût m’en coûter.

Un vieux chemin,

Que les anciens avaient coutume d’emprunter,

Est à présent tout recouvert,

Car personne n’y marche plus.

Post-scriptum à cette expérience du Zen

Arrivé à ce stade, le lecteur pourrait assimiler le Zen à la religion, mais sa nature est tout à fait différente. Comme on a pu le voir dans les cinq points-clés de la pratique du Zen, les principes du Zen sont concis et concrets. Le Zen n’est en aucune façon antiscientifique.

La pacification de l’esprit obtenue par la pratique du Zen peut être démontrée en mesurant les ondes cérébrales par l’enregistrement de l’activité électrique des neurones. Les ondes alpha sont produites quand on est dans un état paisible. Lorsqu’on pratique le Zen, on produit sans peine des ondes alpha.

Le Zen n’a absolument rien à voir avec des choses telles que l’occultisme, la guérison par la foi, la superstition, les dieux, ou quoi que ce soit d’irrationnel ou d’imperceptible. S’incliner devant un objet de culte dans un temple zen est une façon de témoigner du respect au Bouddha et aux Patriarches qui nous ont transmis le Zen. Ce n’est pas dû à une quelconque croyance en l’existence de quelque entité sacrée présente là ou s’exprimant au travers de statues ciselées ou de personnages peints.

Le Zen se différencie clairement de la méditation [sur un support de la foi, ndt]. La méditation est alors un acte qui vise à combler le coeur d’un certain sentiment de félicité. D’un autre côté, le Zen est l’acte qui consiste à vider l’esprit et à rejeter tout. Il y a manifestement une grande différence entre vider son esprit et le remplir de quelque image ou sentiment pour atteindre la félicité.

Le Zen n’est pas une expérience spirituelle mystérieuse où l’homme s’unirait à un être divin. L’Éveil est la preuve par l’expérience que « le corps et l’esprit sont un« . Bref, le Zen, c’est parvenir à l’état où mouvement et perception deviennent un. En outre, ce n’est pas atteindre un quelconque pouvoir surnaturel à travers l’Éveil.

Le Zen n’est ni un concept ni une philosophie. C’est l’activité même régissant la totalité de notre existence. Le Zen est une « Transmission au-delà des Écritures ». Il ne repose pas sur la simple transmission de lettres ou de paroles mais se transmet directement de maître à élève, de coeur à coeur. Mais il est vrai aussi que le Zen fait un usage varié et fécond des mots. Il y a d’énormes volumes de recueils laissés par les anciens Maîtres du Zen. Mais vous pourrez lire ces recueils autant de fois que vous voudrez, leur étude ne pourra jamais vous faire atteindre l’Éveil. En fin de compte, le Zen ne compte pas sur les mots. Le Zen revient à entraîner quelqu’un à un sport, où le coach enseigne en expliquant le mouvement en paroles et en montrant à son poulain comment bouger son corps. Le Zen est un entraînement mental où, comme en sport, le maître de Zen ne peut préparer les pratiquants du Zen qu’après les avoir vus en action. De la même manière, le principe d’une « transmission en dehors des Écritures » ne repose pas sur quelque doctrine secrète. Qu’un pratiquant du Zen croie en l’existence d’un quelconque secret ou d’une doctrine cachée derrière la pratique du Zen, qui ne lui aurait pas encore été révélé(e), c’est uniquement parce qu’il choisit lui-même aveuglément de croire en quelque monde plus grand existant ailleurs. Et lorsque le maître du Zen fait taire les commentaires inutiles d’un pratiquant, celui-ci continue pourtant obstinément à mal interpréter ce que dit le maître. Tant que le pratiquant se cramponne aux mots, il devient inévitable que dans sa grande commisération, la tentative du maître de lever de tels malentendus se retourne contre le pratiquant.

Le Zen ne rejette ni la science ni la connaissance scientifique. Simplement, le point de vue du Zen est que les êtres humains ne pourront jamais trouver le salut par la connaissance scientifique. La sagesse du Zen peut se servir de la connaissance scientifique, mais seulement comme d’un moyen et sans en devenir dépendant le moins du monde. C’est en ce sens que le Zen est supra mental. De la même façon, le Zen utilise le logos, sans tomber dans la dépendance de la raison. A ce degré, le Zen est supra logos. Mon espoir serait que le lecteur soit parvenu à comprendre cela grâce aux lumières jetées par l’aura de compréhension et de compassion émanant de Roshi qui est dépeinte dans ce texte.

En surface, le Zen peut paraître antireligieux, mais son essence est en réalité on ne peut plus religieuse. Le fait que le Zen ne demande aucune croyance aveugle en des dieux ou en une doctrine indique d’un côté une nature extrêmement antireligieuse. Mais, d’un autre côté, étant donné qu’il vise le véritable salut par l’effort personnel en toute liberté et en pleine conscience, il possède une nature au plus haut point religieuse.

Dans le Bendôwa, un chapitre du Shôbôgenzô de Dogen, il est écrit : « Nous sommes tous déjà entièrement dotés du Dharma. Cependant, le Dharma ne se manifeste jamais sans la pratique, ni ne peut être atteint sans le Grand Éveil. » Le Dharma renvoie à l’état des choses telles qu’elles sont, mais on ne peut pas réaliser cet état sans se soumettre à la pratique du Zen. Une fois que vous avez réalisé cet état, alors vous comprenez que tout le monde partage pareillement l’ainsité.

Il est écrit dans le 56ème chapitre de Lao-tsu : « La personne qui sait ne parle pas, et la personne qui parle ne sait pas. » En partant du point de vue d’un pratiquant du Zen concernant ce passage taoïste, « la personne qui parle » renvoie à la personne prisonnière du savoir et de la discrimination; et « la personne qui sait » est la personne confortablement installée dans l’ainsité. L’expression « la personne qui sait ne parle pas » serait mieux rendue par « la personne qui sait ne peut rien en dire ». Il est exact que l’état d’absorption et l’ainsité sont incompréhensibles. Pourtant, le Zen n’est pas une espèce d’idéologie mystérieuse. Si on étudie sous la conduite d’un véritable maître du Zen, dix personnes sur dix atteindront son essence.

Au Japon, la tendance est à l’obéissance et à la probité. Ne serait-ce pas ce pur coeur de l’ainsité elle-même – non gâté par d’innombrables mauvaises pensées surgies à l’improviste, et partagé de façon égale par tous les êtres humains – qui serait la véritable âme religieuse des Japonais ?

On dit souvent que les Japonais sont irréligieux. Il y a peu de Japonais qui pourraient dire ou expliquer de manière satisfaisante à d’autres Japonais, sans parler des non-Japonais, que la capacité à révérer l’obéissance et l’honnêteté est elle-même l’âme religieuse du Japon. Bien que les Japonais n’apprécient pas particulièrement d’être étiquetés comme irréligieux, ils sont incapables d’avancer une explication pour leur défense, et finissent eux-mêmes par se demander si cela ne pourrait pas finalement être vrai. En réalité, je pense que les Japonais ont vraiment un coeur profondément religieux. Simplement, ils ont en horreur les systèmes religieux dogmatiques ou fortement idéologiques. Je pense que les Japonais doivent redécouvrir leur véritable âme religieuse.

Il n’y a aucune différence de nationalité ou de race dans l’ainsité. En ce sens, le Zen, de par son caractère universel, est une lueur d’espoir pour toute l’humanité dans cet « âge impie ».

Le Zen exècre la compréhension par le savoir. La compréhension par le savoir n’est en elle-même rien d’autre que de l’autosatisfaction intellectuelle si on ne lui adjoint pas l’action. Il est difficile de cultiver sa personnalité uniquement par le savoir et l’entendement. Il n’est pas du tout exagéré de dire cela et il faudrait le dire et le redire avec force.

Il y a deux éléments divergents qui coexistent en l’homme: ce sont la réflexion et l’action. Ces deux-là entrent souvent en conflit. La personne portée à la réflexion n’agit pas avec suffisamment de promptitude ; la personne portée à l’action manque de discernement. Ce sont les sages et les grands pionniers de l’Orient qui s’attachèrent à tenter d’unifier pensée et action. L’aspect remarquable de la sagesse traditionnelle de l’Orient tient dans sa manière d’unifier ces deux contradictions. On désigne généralement par « culture morale » cette méthode consistant à essayer d’unifier les deux. L’unification de la pensée et de l’action dans l’enseignement de Wang Yangming (1472-1529) en Chine en est un exemple.

Le trait caractéristique de l’intellect du Japonais moderne est de séparer la réflexion de l’action. En cause notamment, le système éducatif japonais de l’après-Seconde Guerre mondiale, qui était prédisposé à engranger les savoirs. Mais l’intellect du Japonais traditionnel n’était pas comme cela à l’origine, spécialement avant l’ère Meiji (1868-1912), et même encore après. Par exemple, Rohan Kôda (1867-1947), homme de lettres, écrivait dans son ouvrage La théorie de l’effort sur sa propre méthode de culture morale. Un grand savant chrétien progressiste et cosmopolite, Inazô Nitobe (1862-1933), écrivait dans Shûyô (se cultiver soi) sur l’importance de mettre « la pensée au repos » et notait « l’excellence de zazen« . Mais au fil du temps, cette tradition allait perdre progressivement son influence. La séparation entre réflexion et action devint la caractéristique patente de l’époque, et on prit comme un fait acquis la supériorité de l’intellect. Par exemple, le philosophe Kiyoshi Miki (1897-1945), dans son livre Commentaire sur la théorie de la vie, dit à propos du doute que « dans l’état actuel des choses, la liberté de l’homme repose dans la capacité qu’a son intellect de douter… Le doute purifie l’esprit humain en tant qu’il est une vertu de l’intellect. » Mais il déclare aussi que « … dans le doute il faut faire preuve de modération. Un doute intempérant ne saurait être le véritable doute. » Mais il ne fait jamais de commentaire sur les limites de l’intellect.

Ce sur quoi je voudrais vraiment insister, c’est la quasi disparition de cette tradition orientale unifiant réflexion et action – et son rétablissement nécessaire. J’entends par là l’unification du corps et de l’esprit par la pratique religieuse et le renouveau de la culture morale. Les élites modernes séparent pensée et action. Comme on peut le voir, par exemple, à partir des travaux du sociologue Max Weber, l’élite moderne appelle aussi à séparer étude scientifique et valeurs morales. Au 20ème siècle, l’intellect aura eu licence pour œuvrer à différents niveaux en toute indulgence et détaché de toute vertu, de toute capacité de s’émouvoir, et de tout principe. Tant la splendeur que la misère liées au développement technologique du 20ème siècle furent dues, peut-être, à cet écart entre pensée et action, au moins du point de vue d’un observateur des scientifiques eux-mêmes. Dans le processus de destruction de notre environnement naturel et social, l’esprit humain court à sa propre ruine à une vitesse alarmante. Au 21ème siècle, on s’attend à ce que surgissent des difficultés sans précédent. L’homme sera-t-il capable de surmonter les dilemmes qui planent sur le 21ème siècle avec un intellect du 20ème siècle?

Je suis certain que la lecture de tout ce qui précède suscitera autant de réactions différentes qu’il y a de lecteurs.

La personne engagée dans les affaires, songeant à sa vie passée, pourrait voir naître en elle le désir ardent de s’initier à une forme quelconque d’autodiscipline et pratiquer le Zen pour sa propre évolution. Le cadre stressé peut vouloir soudain retrouver la tranquillité et la présence d’esprit. Le jeune désœuvré miné par trop d’indulgence sort faire un tour au milieu de la nuit et parvient à un tournant de son existence. L’enseignant d’école élémentaire pressentant l’imminence d’un acte de malveillance après avoir remarqué un comportement turbulent d’élèves qui se répète à l’heure du déjeuner, pourrait tenter de se servir du Zen d’une manière ou d’une autre pour enseigner les règles de conduite et la morale à l’école.

La mère qui crie à tout bout de champ après ses enfants pourrait un jour s’éveiller à cette beauté sans souillure de l’innocence de l’enfant. Elle pourrait également réaliser sa vocation à la noble mission consistant à prendre une part active dans l’éducation et l’instruction vigilantes de la prochaine génération.

Le Zen ouvrira une voie dans la frontière avec les neurosciences. Le savant qui travaille dans ces disciplines peut s’adjoindre les principes du Zen pour renforcer le centre de l’attention dans l’aire cérébrale du lobe frontal où se produisent les associations, puisque l’état d’absorption dans le Zen est obtenu par l’accroissement de l’attention. Indifférent à nos souhaits pour l’humanité, l’homme ordinaire sera toujours balloté par vents et marées dans un océan de pensées erratiques, dont l’origine est peut-être la zone du cerveau d’où déferle le discours. Il pourrait être possible de considérer la pratique du Zen comme une alternative au système régulateur du centre de la parole.

Le psychiatre pourrait prendre conscience de la valeur de la thérapie de Morita, qui a par exemple réussi à faire ramasser des mégots de cigarettes à des patients névrosés dans tout un parc. Pareil traitement a pour principe à la base de contrôler la dispersion mentale en faisant se concentrer le patient sur l’action elle-même, en l’occurrence, collecter des mégots de cigarettes. Un pharmacologue pourrait concevoir l’idée de développer un nouveau médicament pour la dépression nerveuse ou la psychose maniaco-dépressive. Le 21ème siècle sera le siècle des neurosciences.

Un dévot des Classiques chinois comme Les Analectes de Confucius, La grande Étude, La doctrine du Milieu invariable, et Les Oeuvres de Mencius pourrait les relire avec une fraicheur et un émerveillement renouvelés. Il pourrait dire, par exemple, que « l’état d’ÉQUILIBRE » qui est défini dans La doctrine du Milieu invariable comme « l’esprit lorsqu’il n’y a en lui ni mouvement de plaisir, ni mouvement de colère, de tristesse ou de joie » signifie l’absorption elle-même.

Ici et là, à l’aube du 21ème siècle où l’homme est sur le point de rencontrer bien des problèmes sans précédent, le philosophe pourrait prêter une attention plus sérieuse à la signification de la pensée et des idées de l’Orient traditionnel, à l’instar du philosophe japonais Kitarô Nishida qui s’attaqua au dualisme avec l’aide du Zen.

J’en ai pratiquement terminé avec l’écriture de ce récit sur le secret vieux de 2.500 ans du Zen.

Certains lecteurs peuvent penser qu’ayant lu ce texte, il « savent » désormais ce qu’est le Zen. C’est l’attitude typique d’une compréhension intellectuelle. Il est impossible d’expliquer le goût du sucre à ceux qui n’ont jamais goûté de sucre, pas plus que le Zen à ceux qui ne l’ont jamais expérimenté. Un homme sait ce qu’est le chaud en touchant de l’eau chaude pour la première fois. Le Zen est le monde où le froid est froid, et où le chaud est chaud. Si vous voulez savoir ce qu’est le Zen, vous devez vous rendre dans un dôjô pour pratiquer le Zen sous la direction d’un vrai maître du Zen. Pratiquer le Zen auprès d’un véritable maître est tout pour un pratiquant !

Je souhaite que beaucoup de gens pratiquent le Zen auprès d’un vrai maître et que le Zen devienne pour chacun le remède de famille. La pratique du Zen ne peut porter de fruits que sous la direction d’un maître authentique. Elle est sans effet auprès d’un « maître » qui n’a pas réellement atteint la Voie par lui-même.

L’investigation scientifique sur les mécanismes du Zen est d’une importance secondaire. On doit insister sur le fait que la connaissance scientifique n’a jamais débarrassé l’homme de sa souffrance fondamentale. Néanmoins, la recherche scientifique pourrait faire la lumière sur le mécanisme mental qui fait de l’homme un être tourmenté.

Un savant qui souhaiterait étudier scientifiquement le Zen devrait auparavant atteindre au moins la phase de la méthode-sans-méthode, ce qui nécessite au bas mot une pratique vigoureuse de trois années pour y arriver. Sinon, ce savant ne saurait jamais ce qu’est le Zen ; et, plus désolant encore, sa compréhension superficielle servirait de base à une investigation scientifique se fourvoyant dès le départ.

La méthode-sans-méthode est le fin du fin de la pratique du Zen. On la suit sans que l’esprit utilise quelque procédé que ce soit. En d’autres termes, la véritable méthode expérimentée dans l’authentique pratique du Zen est la non-méthode. Pour y parvenir sans perte de temps inutile, vous devez maintenir votre esprit sur le fil de chaque action qui se déroule – quelque chose qui change à tout moment. Le pratiquant du Zen doit être extrêmement attentif au monde phénoménal réel, tangible, qui existe dans le moment-présent ; par exemple, mettre votre attention dans vos plantes de pied en marchant, ou sur votre langue ou dans le contact avec les ustensiles de table en mangeant. La pratique du Zen est l’effort de concentrer son esprit entièrement sur un point qui change à chaque instant. Pour parvenir à ce que l’on appelle la méthode-sans-méthode, le pratiquant du Zen ne doit pas seulement couper les pensées et les images de toutes sortes qui surgissent à l’improviste, mais également dépasser toute illusion ou opinion personnelle, qui sont profondément enracinées dans l’esprit. Les illusions et opinions personnelles que nous entretenons sont la source des attachements les plus forts de l’esprit et les habitudes mentales les plus difficiles à éliminer.

Au moment de s’engager pour la première fois dans la pratique du Zen, on s’accroche presque toujours à nos illusions, à nos points de vue personnels, qui sont profondément enracinés. Pourtant, ce sont bien là nos ennemis, nos propres démons, qu’il faut vaincre. La pratique du Zen revient à les combattre sans cesse, quelles que soient les difficultés, sans jamais céder. L’homme crée obstinément ses propres illusions, ses opinions personnelles, et s’y attache. Cet attachement induit des réactions émotionnelles qui conduisent parfois – selon les circonstances – à des débordements explosifs. Une façon de faire pour le pratiquant du Zen est de trancher pareilles émotions en se demandant au plus profond de lui-même : « D’où vient cette chose ? » Le pratiquant du Zen doit continuer à batailler jusqu’à ce que l’émotion soit tranchée à la racine, chaque fois et aussi souvent qu’une émotion surgit. Il n’y a pas d’autre manière de vaincre les émotions que de les trancher complètement. Personne sinon vous-même ne peut vous débarrasser de vos illusions et de vos opinions personnelles car c’est vous-même qui les avez créées. Pour vaincre l’illusion, vous rencontrerez des difficultés indescriptibles. Il sera vain de chercher la compréhension des autres car ils seront dans l’incapacité de comprendre, même si vous tentez de leur expliquer. Votre aspiration à trouver la Voie triomphera-t-elle ? ou est-ce l’esprit négligeant qui l’emportera ?

Quand vos émotions vous font exploser, cela devient des passions violentes. Elles ne peuvent pas se calmer instantanément. On est emporté par elles. Cependant, le pratiquant du Zen porte la ligne de front au devant du point d’éruption des émotions en percevant la naissance de leurs prémices dans l’esprit, puis tranche immédiatement toute pensée ou émotion à peine née. En d’autres termes, il atteint le stade mental où une première pensée n’en entraîne pas une seconde – un simple mouvement a lieu dans l’esprit au lieu d’une réaction en chaîne. Il en vient à réaliser que se préparer au conflit en temps de paix est bien plus efficace que de livrer combat à l’ennemi après avoir été harcelé. A ce stade de la pratique du Zen, la crainte de phénomènes tels que les débordements émotionnels qui poussent à s’enflammer disparaît rapidement, et les émotions cessent du tout au tout de devenir problématiques. C’est ce que l’on appelle le salut par la pratique du Zen ou la transformation structurelle du mental.

Parvenir au stade de la méthode-sans-méthode, c’est enraciner profondément la pratique du Zen dans sa vie quotidienne, réaliser la jonction des deux. Si un pratiquant ne se donne pas les moyens d’arriver à ce stade, tôt ou tard, il fera le bilan d’une expérience temporaire sans pouvoir de libération. Il ne serait pas exagéré de dire que tout propos au sujet du Zen venant d’une personne qui n’a jamais atteint le stade de la méthode-sans-méthode relève de l’illusion totale et de l’opinion personnelle. Si vous êtes capable de parvenir au stade de la méthode-sans-méthode, c’est que « l’esprit-qui-cherche-la-Voie » en vous, s’efforçant de vivre chaque jour dans la Voie, s’est autant fortifié que votre esprit illusoire s’est affaibli.

Parvenir à la méthode-sans-méthode va dépendre de la détermination à se dépasser soi-même et de l’effort déployé pour accomplir son idéal. Bref, la traversée va dépendre de la qualité de l’équipage. À la condition d’engager tout son être dans un effort extrême, on peut acquérir la capacité de demeurer dans le moment-présent où l’on arrive à voir clairement d’où surgissent à tort et à travers toutes nos pensées et nos émotions. Tant que le pratiquant en est encore à utiliser zazen comme un moyen ou une méthode, il différencie zazen de sa présente réalité. Cette distinction est une entrave à la pratique. On doit réaliser que toutes nos fonctions elles-mêmes ont toujours été la Voie depuis le début. Réalisant cela, le pratiquant découvre que dans l’assise tranquille comme dans la vie quotidienne, toute méthode ou tout moyen qui nous sépare du moment-présent est inutile. Dès lors, l’approche du pratiquant change quant à la nécessité d’utiliser une méthode ou un moyen dans sa pratique. Il en résulte la méthode-sans-méthode. En parvenant à la méthode-sans-méthode, on devient capable de s’absorber plus profondément en toute circonstance et en tout lieu, et en réponse directe à la chose elle-même. Cela signifie que l’on a acquis la capacité de renoncer à soi-même en devenant intime avec la chose elle-même, ou un, avec elle. À compter de ce moment, on jouit du pouvoir de marcher dans la Voie.

Il faut produire des efforts considérables pour parvenir à la méthode-sans-méthode. Une telle mobilisation peut sembler bizarre aux gens. Le pratiquant va s’asseoir dans sa chambre en évitant les conversations avec sa famille. Il va éviter de regarder la télévision et d’écouter de la musique. Peut-être va-t-il manger en silence avec un air grave, distant, qui n’exprime rien. Mais c’est seulement en s’acharnant à demeurer en absorption que l’on peut conserver la méthode-sans-méthode. Dans des moments comme ceux-là, on peut se remémorer et comprendre de manière aiguë les paroles de Lao-Tseu qui disait : « Quand les chefs suprêmes entendent parler du Tao, ils essaient de le pratiquer assidûment. Quand les simples chefs entendent parler du Tao, ils en semblent à la fois conscients et inconscients. Quand les sous-chefs entendent parler du Tao, ils rient à gorge déployée. S’ils n’avaient pas ri à ce point, cela ne pouvait pas être le Tao. »

Postface

Je regrette d’avoir commencé à pratiquer le Zen à l’âge tardif de 42 ans. Je me sens honteux d’être si lent à progresser. On dit que si vous voulez avoir une opinion au sujet d’un pratiquant du Zen, jetez un coup d’œil sur son activité quotidienne. Si un maître du Zen pénétrant examine ces écrits à la lumière de mes actes quotidiens, il les trouvera complètement absurdes. Mon écriture ne parvient pas à éviter la compréhension intellectuelle que je réfute moi-même dans le texte. La pratique du Zen est par essence intime, personnelle – le pratiquant sollicite en permanence l’appréciation de son maître, tandis qu’il se tient honnêtement en lui-même dans l’état de non-pensée qui est l’esprit véritable. En outre, quelqu’un qui n’a pas connu l’Éveil ne devrait jamais tenir de propos au sujet du Zen au risque de déshonorer le Dharma en propageant des instructions incorrectes.

Malgré cela, avec la permission de Kido Roshi, ce texte a pour but de servir d’introduction à la pratique du Zen en fournissant des informations sur le Zen tel qu’il devrait être et en faisant savoir aux gens combien il est important de pratiquer le Zen sous la houlette d’un véritable maître du Zen. A cause de l’immaturité de ma propre pratique du Zen, j’espère sincèrement que les véritables valeur et signification du Zen ne seront pas interprétées de manière erronée à travers mes écrits.

Qui débute la pratique du Zen à 20 ans,

Deviendra un être sublime à l’instar des anciens grands Maîtres du Zen.

Qui commence la pratique du Zen à 30 ans,

Sera le meilleur professionnel dans son secteur.

Qui entreprend la pratique du Zen à 40 ans,

Sera un bon professionnel et un bon parent.

Qui rencontre le Zen à 50 ans,

Atteindra la paix de l’esprit.

Atsunobu Tomomatsu

Janvier 1998

ACCUEIL